Femmes, Héroïnes discrètes des Civil Rights
18/01/2006
Derrière la figure institutionnalisée de Rosa Parks qui déclencha une campagne de boycott des bus dans le sud ségrégationniste des Etats-Unis en 1955, laquelle campagne servit de détonateur à la massification du mouvement de revendications des droits civiques des Noirs, plusieurs femmes ont joué des rôles importants, souvent ingrats et méconnus dans l’émancipation des Africains Américains.
Le poids des conventions sociales, la place de la femme dans les sociétés contemporaines, l’intériorisation plus ou moins consciente par les femmes elles-mêmes des attentes de genre en matière de leadership social, ont masqué une part significative du combat pour la libération inachevée des Noirs des Amériques.
La figure de Mary Ann Shadd Cary [1823-1893]* est caractéristique à cet égard. Militante abolitionniste, chef de file de l’émigration noire au Canada pendant la période esclavagiste, elle créa un journal, le Provincial Freeman [Toronto], un des premiers connus à l’époque moderne qui soit dirigé par une femme. Elle fini par s’effacer en en confiant la direction à un abolitionniste noir réputé Samuel Ringgold Ward, se conformant aux pesanteurs sociales sans renoncer à sa vie militante d’élite.
Ces femmes faisaient le choix lucide lorsque les contextes ne décidaient pas pour elles, d’éviter de rajouter au racisme le sexisme qui rendrait encore plus incertaine l’issue de leur engagement. Au demeurant, cet engagement a eu des incidences inattendues sur les revendications des femmes nord américaines. Nombre d’entre elles idéalisèrent l’action courageuse et hors du commun de Sojourner Truth [1797-1883], abolitionniste africaine américaine, dont le discours sur l’émancipation des femmes ‘Ain’t I a woman ? » [Ne suis-je pas une femme ? (1851)], deviendrait un cri de ralliement pour les féministes américaines blanches et noires.
Dans les années 1950, les femmes occupent peu de positions publiques. Pourtant, alors que les plus visibles d’entre elles semblent se limiter aux femmes des grandes figures masculines -Coretta King, Betty Shabazz, Myrie Evers Williams, ... -, l’évidence des images revues et repassées à la critique montrent une présence féminine massive dans les marches, les assauts de la police, subissant les violences sur les manifestants noirs, y compris proies des griffes et crocs des chiens.
Le rôle des femmes dans l’éducation civique, dans des lieux aussi surprenants que ... les salons de coiffure est trop souvent ignoré. Il s’y produisait une vraie alchimie émancipatrice, commençant par l’incitation à la participation au vote.
En 1963, la majorité des étudiants de l’université de Florida A&M qui avaient répondu devant la justice de leurs protestations contre la ségrégation dans les salles de cinéma était de sexe féminin.
En 1957, le bouillonnement social travaillé par les aspirations d’émancipation des Noirs est incompressible. Dans l’Arkansas, Etat du Sud considéré progressiste, l’établissement scolaire Little Rock accepte d’intégrer des Africains Américains, mais le gouverneur s’y oppose avec le soutien d’une importante frange raciste et déterminée de la population. Parmi les neuf jeunes noirs qui résistent et luttent pour leur intégration scolaire il y a six filles ! L’affaire se termina fort mal puisque l’Etat fédéral pris position pour l’intégration, et assura une protection aux neuf jeunes qui passèrent nonobstant une rude année de violences verbales et physiques. L’année suivante, effrayée par la perspective d’une école multiraciale, Little Rock ferma son enseignement public.
La relecture d’un point de vue féminin de l’action de Rosa Parks apporte certainement un éclairage probant, celui de Lynn Olson, auteure de « Freedom’s Daughters » ouvre une perspective fertile. Elle voit une Rosa Parks non pas simple symbole involontaire des Droits Civiques, mais agent intentionnel de la cause de la libération des Noirs, tous genres confondus. Selon elle, l’acte emblématique de Rosa Parks aurait été prémédité, et d’autres femmes, nombreuses à emprunter les bus de Montgomery et à y subir des ségrégations protéiformes s’étaient opposées en vain à ces discriminations quotidiennes. Aussi accélérèrent-elles la puissance du boycott des bus déclenché par l’action de Rosa Parks, les militantes organisant les équipes de transports alternatifs financés par la vente de pâtisseries. Le boycott dura un an et fit tomber les lois de ségrégation raciale. Mais la domination masculine avait déjà repris ses droits, à la faveur de l’émergence de la stature du jeune et brillant militant de l’émancipation des Africains Américains Martin Luther King Jr. Lors du premier grand meeting de masse animé par Luther King, Rosa Parks n’eut même pas droit à une prise de parole publique, elle en avait, lui dirait un officiant, suffisamment fait, relate Lynn Olson.
Beaucoup d’autres figures féminines, héroïnes méconnues, désormais désignées sous l’expression de « Unsung heroines of Civil Rights Movement», ont contribué à des places invisibles mais irremplaçables, volontaires et bénévoles, assurant le «back-office» des préparatifs et des après-meetings, sans ostentation ni calculs aucuns.
Il reste encore beaucoup de personnalités féminines lumineuses dans les cartons poussiéreux de cette histoire, qu’il faudrait déterrer pour la vérité de leur action, de leur engagement modèle et désintéressé. Si toute énumération est partielle et partiale, on citerait néanmoins Septima Poinsette Clark [1898-1987], généralement appelée «la reine mère des Droits Civiques », éducatrice et militante pour la NAACP [première grande association pour l’émancipation des Noirs aux USA] elle s’engagea bien avant que l’intérêt pour cette cause ne soit porté au jour de tous.
Ella Baker [1903-1986], femme de tous les combats pour la justice sociale, elle s’employa dans diverses structures d’émancipation économique, sociale, féminine, fut militante de la NAACP et de la Southern Christian Leadership Conference parmi d’autres. Créditée d’une énorme activité militante, elle était opposée à la trop grande importance du leadership individuel notamment celui de Luther King avec qui elle se brouilla. Elle fut à l’origine du célèbre mouvement estudiantin non-violent contre le racisme, le Student Nonviolent Coordinating Commitee. Son investissement sur tous les terrains inspira nombre de groupes politiques parmi lesquels les Black Panthers.
Fannie Lou Hamer [1917-1977] fut une figure de courage rarement égalée dans l’histoire des Civil Rights Movement. Petite fille d’esclaves, issue d’une famille pauvre de 19 enfants qui vivait sous un régime quasi esclavagiste [Sharecropping], elle fut la première en 1962 dans le Mississipi violemment raciste à oser se présenter pour être enregistrée comme électrice, suite à une campagne du SNCC dont elle deviendrait la secrétaire. Elle et ses camarades furent battus, et elle essuya menaces et même tentatives d’assassinats dans son action permanente pour la participation au vote des Noirs. Elle co-fonda le Mississipi Free Democratic Party et délivra un discours mémorable à la convention nationale des Démocrates en 1964.
Suivons les guides.
* Lire notre article consacré à l'héroïne Mary Ann Shadd Cary:
http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=959
Photo : Septima Poinsette Clark, considérée comme la « Queen mother » des Civil Rights
Z.B.
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