Thomas Yayi Boni nouveau président d’un Bénin nouveau ?
23/03/2006
Un nouveau venu, enfin diraient d’aucuns dans la vie politique béninoise et à la place la plus éminente, Thomas Yayi Boni a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle de mars 2006 pour un mandat de cinq ans. D’emblée cette élection paraît devoir apporter un peu d’air frais, comme un vent de changement, un des mots d’ordre de la campagne de l’ancien banquier. Le Bénin passerait-il à une forme de rupture générationnelle sur fond de continuité dans la pacification d’une vie politique plus démocratique ?
Le fait que le vainqueur de la présidentielle béninoise de 2006 ait quasiment 20 ans d’écart avec la génération du sortant atteint par la limite d’âge Mathieu Kérékou -trente années de pouvoir-, devrait valoir son pesant de sens politique. Yayi Boni, qui a été chargé de mission de l’ancien président Soglo, a fait carrière dans les banques, à la BCEAO [Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest] puis à la BOAD [Banque Ouest Africaine de Développement] qu’il dirigeait avant de se proposer pour la magistrature suprême de son pays.
Le fait que cet « inconnu » de la politique, docteur en économie né dans une famille musulmane, converti au protestantisme obtienne les trois-quarts des suffrages face à un vieux de la vielle, candidat à toutes les élections présidentielles depuis 1990, le vétéran Adrien Houngbèdji, traduit une volonté populaire profonde de renouvellement et de changement politique. Structurellement, les enjeux des matières premières pétrolières interfèrent peu dans un pays considéré comme un laboratoire politique africain.
Malgré les coups de théâtres, contestations récurrentes, manœuvres diverses, force est de constater in fine depuis 1990, un accroissement de la faculté à créer un consensus fonctionnel sur les issues électorales. Ce qui n’est en rien trivial quand on s’instruit des expériences voisines. Les réserves sérieuses de Mathieu Kérékou et des autres candidats au premier tour de l‘élection de 2006 ne les ont pas empêchés de jouer le jeu électoral jusqu’au bout. Avec certes des cafouillages comme la décision d’organiser le second tour de l’élection trois jours avant la date du vote, après avoir laissé entendre que l’échéance serait repoussée. Vieux démons de la politique béninoise que ces querelles incessantes et contestations électorales -elles ne sont pas le propre du Bénin- qui se terminent toujours bien, jusqu’ici. On peut penser pour le scrutin de 2006 qu’une entente entre les ténors politiques et les observateurs internationaux -Ong, UE, ...- s’est faite pour permettre la tenue du second tour, compte tenu de la tendance générale et des reports de voix favorables à Yayi Boni qui lui ouvraient le chemin de la présidence. On verra plus tard quels arguments auront motivé cette entente probable, marché clandestin ou responsabilité politique.
Le profil technocratique de Yayi Boni, banquier et économiste alimenté à la vision du monde homo economicus qui se heurte depuis des décennies aux réalités africaines, et francafricaines du développement n’est par contre pas forcément rassurant. C’est en effet dans ces profils que l’on recrute les spécialistes et adeptes inconditionnels des plans d’ajustements structurels, la boucherie humaine africaines des dernières décennies qu’ont soutenu tous les anciens des grandes banques comme Soglo ou Ouattara. Les programmes de libéralisation et de privatisation ont permis une recolonisation économique dure du continent et des ogres comme Bolloré, dominant le port de Cotonou, continuent d’y amasser des trésors de guerre, devenant par leurs chiffres d’affaires, plus puissants que les Etats africains dans lesquels ils évoluent...
Le Bénin peut se targuer de bien des originalités cela dit, alors que change sa direction. Le fait d’avoir initié le mouvement des conférences nationales en Afrique, la perte de pouvoirs exclusifs d’un autocrate arrivé au pouvoir par un coup d’Etat 20 ans plus tôt a transformé les habitudes politiques. Et on a parlé du modèle béninois au Congo ou ailleurs avec incomparablement moins de succès, et plus de Elf. Le caractère particulièrement œcuménique d’une société vodouisante dans son ensemble a permis que des débats politiques historiques, ceux de la conférence nationale soient dirigés par un archevêque ! Le processus démocratique qui a renversé une dictature de deux décennies a réussit l’exploit de remettre «démocratiquement» l’ancien chef d’Etat dictateur déchu au pouvoir en l’élisant contre celui qui l’avait battu cinq ans auparavant, Nicéphore Soglo ! Repenti, l’ex autocrate Kérékou qui avait fait amende honorable en demandant pardon publiquement au peuple béninois avait accepté une pré retraite politique pacifique qu’il consacra à une tonitruante conversion au christianisme dont il se fit un zélateur. Nous parlons d’un des rares pays où le Vodu, religion traditionnelle est une religion officiellement reconnue au même titre que les religions judéo-chrétiennes et y jouit d’un jour de fête nationale à l’instar des fêtes chrétiennes et musulmanes.
Le Bénin, par ailleurs est en passe de devenir une destination prisée pour le tourisme culturel et un lieu de pèlerinage pour les Africains de la diaspora, Afro-brésiliens, Afro-cubains, Afro-caribéens qui viennent s’y ressourcer autour des spiritualités traditionnelles au centre desquelles se trouve la religion vodu implantées dans les Amériques avec la traite négrière. Il y aura donc d’énormes enjeux de politique culturelle, mémorielle, patrimoniale et il est à espérer que les nouvelles générations dirigeantes seront sensibles à ces questions cruciales reliant l’Afrique et sa diaspora. Ouidah étant une ville témoignant encore aujourd’hui de l’emprise négrière sur les sociétés africaines spécialisées de force pendant quatre siècle dans le commerce du «bois d’ébène», des ambitions légitimes pourraient se porter sur ces pans de la politique culturelle pour lesquels le Bénin dispose d’avantages à faire valoir, une culture matérielle reconnue de par le monde et en partie conservée.
L’ancrage béninois à la Francafrique devra nécessairement être perçu et apprécié à sa juste valeur par les nouvelles autorités en tant que Francafrique nulle part ne rime, et ne rimera avec amélioration durable et générale des conditions d’existence et de dignité des populations africaines. Par le biais de la Francophonie et des anciens comptoirs coloniaux, avec des acteurs prédateurs comme Bolloré, le Bénin ne saurait ignorer les nouveaux enjeux des réseaux d’influence de l’ancienne puissance coloniale. La découverte de pétrole tout au long du golf de Guinée crée des restructurations stratégiques, des recherches d’alliances permettant de bénéficier des rentes qui apparaissent en s’appuyant sur des clientèles variables d’Etats vassaux. A l’image de la visite du président brésilien Lula au Bénin en février 2006, le monde n’est plus celui qui a formé la vision politique des Kérékou ou Soglo, des opportunités nouvelles naissent du côté des diasporas africaines, Venezuela, Cuba, Brésil, ... nations en cours d’industrialisation avec lesquelles des expériences inédites de solidarité technologique, industrielle, politique, culturelle sont possibles. Le rééquilibrage des blocs hégémoniques avec la montée de l’Asie devrait interpeller les stratèges béninois de l’ère qui commence.
Le précédent de 1977 est naturellement à l’actif de l’ancien Dahomey qui, un des rares pays africains à pouvoir le clamer haut et fort, mit en déroute la bande à Bob Denard, sinistre mercenaire français croisé de la loi de Foccard dans le pré carré des années 70. Le spécialiste es déstabilisation des pays africains, craint des chefs d’Etats, a écumé le continent, depuis la guerre coloniale en Algérie, jusqu’au Biafra au Nigeria, en passant par le Zaïre, l’Angola, les Comores, stoppé au Bénin dans une opération commando visant à destituer Mathieu Kérékou.
Puisse M. Boni chausser la pointure suffisante pour relever les défis du monde contemporain, ceux du coton principale culture d’exportation du pays dans un climat de changement dont la promesse a probablement joué pour beaucoup dans son élection.
Et la tâche n’est pas tenue. 161ème pays sur 177 à l’Indice de Développement humain du Pnud -Rapport 2004, données 2002], le « modèle » revendiqué de la démocratisation en Afrique noire dite francophone est un pays des plus pauvres, avec une espérance de vie à peine supérieure à 50 ans, un taux de mortalité infantile de 9,3%, un PIB par tête de 530,2 dollars US en 2003 -Source Rapport Zone Franc 2003,. Les 6,7 millions d’habitants et de citoyens espèrent réellement être sortis d’une certaine routine Soglo-Kérékou n’ayant conduit qu’à un peu glorieux statu quo des conditions de vie populaires.
Afrikara
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