Des émeutes de banlieues aux Anti-CPE : Les dividendes d’une colère légitime
24/03/2006
Quelques mois après avoir été secouée par une inédite révolte des banlieues principalement menée par des jeunes Noirs et Arabes las d’un traitement discriminatoire d’Etat au sein de la société française à la quelle ils appartiennent, la tentative gouvernementale de légaliser la précarité des jeunes a remis des centaines de milliers de manifestants dans les rues. La mobilisation des jeunes est croissante et l’interpénétration avec les mouvements des jeunes Noirs et Arabes avec leurs compatriotes se tissent au fil des manifestations qui gagnent en radicalisation.
Le CPE, contrat première embauche est un nouveau type de contrat de travail imposé par le gouvernement Villepin sans consultation ni discussion préalable avec les parlementaires de son propre camp politique, encore moins avec les autres élus ou représentants des salariés. On ne saurait faire plus consensuel... Un passage en force hiératique qui se voulait un acte à la fois de courage et «d’urgence» politiques et qui semble aujourd’hui se retourner contre son auteur : un premier ministre présidentiable qui souhaitait imprimer véritablement sa marque en vue des prochaines échéances de 2007. Une spéculation risquée se trouve aussi à la base de cette «stratégie de l’urgence», c’est la quasi certitude statistique que 2007 sera une année de baisse du chômage du fait démographique de nombreux départs en retraite. Dans cette configuration probable, le chef du gouvernement afficherait alors les bons chiffres de l’emploi comme des résultats de sa politique volontariste et tenterait de généraliser ces mesures de flexibilité à la française. Un peu présomptueux.
Deux dispositions particulièrement tendancieuses, en rupture total avec l’esprit du droit du travail français ont mis le feu aux poudres : une période d’essai de deux ans avant l’obtention d’un contrat à durée indéterminée, et la possibilité pour les entreprises de licencier sans motifs les aspirants au cours de cette période pudiquement appelée «période de consolidation».
Cette disposition et la façon dont elle a été traitée traduisent toute la morgue avec laquelle le gouvernement tient les jeunes chômeurs dont le taux se monte tout de même à 22%, plus du double de la moyenne nationale. Alors que les patrons annoncent des profits records, la lente dévalorisation et précarisation du salariat, des protections sociales qui lui sont attachées se poursuit. Depuis les années 80 les nouvelles formes d’emplois ou emplois atypiques se multiplient en intérims, CDD, temps partiel, simultanément avec une explosion des plafonds des hauts salaires et des conditions de rémunération de cadres supérieurs surprotégés sur le marché du travail.
La radicalisation du mouvement Anti-CPE ne surprend donc personne puisque les saupoudrages de la révolte des banlieues envenimées par les harangues du ministre de l’intérieur ne constituaient qu’une approche répressive, méprisante au fond, transformant des inquiétudes et un mal-être communautaires citoyens compréhensibles en opportunité de communication électoraliste. Aucune mesure particulière n’avait été prise, sinon l’inscription dans le lexique politique du mot «racaille» à l’usage exclusif des jeunes français non-blancs. Une nouvelle forme de racisme, de mélanophobie et d’islamophobie avait émergé au cœur même du débat public, et les hiérarques de la France ouvraient une brèche sur le caractère inintégrable des Noirs, violents par culture, la polygamie faisant intrusion dans les bouses d’un débat de bas niveau.
Les Anti-CPE, non nécessairement reliés à des banlieues et à des indésirables traits ethniques identifiables dans l’ensemble, n’ont jusqu’ici pas mérité les élégances verbales particulières des émeutiers de novembre 2005, pas de mots plus hauts que les autres. On se demande où sont passés les fiers-à-bras d’il y a un trimestre.
Une jonction semble se faire entre diverses aspirations frustrées, entre un mépris générationnel et une exclusion ethnique qui se trouvent renforcés, violemment ressentis par les jeunes, Noirs, Blancs, Arabes de France. La demande sociale et de reconnaissance spécifique des Non-Blancs avait reçu comme solution politique les incarcérations, les soupçons délirants de manipulations islamistes, une dose d’injure publique et de stigmatisation justement à la base des révoltes. Passée la période du couvre-feu, ces frustrations, ce refus d’assister au spectacle d’une société se construisant pour les autres, rejoint la colère d’une catégorie sociodémographique, la leur, celle des jeunes.
Ethniquement différents et discriminés à ce titre, les jeunes des banlieues voient s’additionner avec le CPE une nouvelle structure potentielle d’exclusion. Ou d’assignation à la périphérie du marché du travail. Si les CDD, intérims, temps partiels sont légions dans les communautés noires et arabes de France, le CPE risque fort d’accentuer de telles tendances en offrant les jeunes de banlieues en variables supplémentaires de flexibilité sans les sécurités minimales compatibles avec leur expression sociétale.
La question est certes plus globale et renvoie dans les analyses standard d’un côté à la conception d’un modèle français assurant fluidité du marché du travail et compétitivité des entreprises, et de l’autre sécurité sociale via des indemnisations dignes, la désormais fameuse «flexicurité». Il faudra en plus, dans l’équation républicaine française, rajouter des modules spécifiques de promotion des minorités, étant donné le constat triste de l’existence d’un mur dur de discriminations frappant les Non-Blancs, Noirs et jeunes en particulier.
Z.B
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