Sarko, les Tirailleurs sénégalais et le Cinéma de Chirac
07/11/2006
La sortie du film «Indigènes» début octobre 2006 traitant de la participation héroïque des soldats africains à la libération de la France lors des guerres de 1914-18 et 1939-45 a été l’occasion d’une belle agitation politique, croustillante d’informations sur ce que les cinéastes ne sont pas toujours ceux que l’on croit.
Paul Stéphane Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa en a profité pour donner son point de vue -comme sur tout- à propos de la grand-messe à laquelle le président de la république s’est joyeusement mêlé. Pour commencer une compulsion anti-égalitariste aigue a traversé le président de l’UMP -Cf Le Canard enchaîné du 25.10.06. Le 17 octobre en effet, devant les membres de la commission exécutive de l’UMP, le postulant à la plus haute charge élective de l’Etat qui conteste le succès populaire d’un film crédité de bientôt 2 millions d’entrées lâchait : «Jamais un film n’aura coûté aussi cher à la France, puisque c’est en le visionnant que Chirac a débloqué 100 millions d’euros pour les pensions des soldats des ex-colonies.». Vraiment cher ? Des pensions non actualisées, des arriérés impayés et non inclus dans la remise à niveau, la question des retraites et du bénéfice aux veuves et aux descendants des retraites des disparus restée lettre morte, voilà qui est malgré tout trop pour des Arabes et des Noirs, parents ou proches des trop célèbres racailles de banlieues. Bref une rupture [dont se réclame le ministre de l’intérieur] très à l’ancienne, qui sent bon 1914-18, le travail forcé, les temps bénis des colonies où les corvées quotidiennes étaient le généreux apport des «lointains» à la prospérité des Civilisés …
Dans la même phrase pourtant, l’homme politique le plus médiatique du moment vire sa cuti et dégaine sa négrophilie trop souvent méconnue : «Enfin, on a voulu nous faire un film sur les tirailleurs sénégalais, mais les acteurs vedettes sont quatre beurs». Pas faux en soi, énoncé toutefois comme si la beurophobie devait remplacer la négrophobie, permanente opposition des uns contre les autres, un art… premier. Il n’empêche que le film aurait gagné en représentativité avec une vraie présence de soldats noirs, indigènes de la république loin de n’avoir été que des figurants sur le champ de bataille, dommage.
La presse algérienne ne s’est d’ailleurs pas beaucoup régalée avec ce film qui gomme la mobilisation forcée des soldats, les pressions et coercitions subies par les dirigeants locaux et les jeunes mobilisés qui ne se sont pas battus de plein gré pour la France… Des histoires de vie certes complexes mais une réalité historique qui s’ancrait dans le cadre colonial et des privations de liberté aux autochtones, il va sans dire.
De plus la même presse algérienne dans son ensemble prend fort mal ce qui lui apparaît comme l’instrumentalisation du film du réalisateur algérien Rachid Bouchareb, dans une opération de communication franco-marocaine avec au centre le comédien d’origine chérifienne Jamel Debbouze, réputé proche de la couronne du Maroc. Il se dit que des proches du roi du Maroc ont participé au tour de table financier du film, alors…
La palme d’or de l’acteur hors écran revient quand même, à tout seigneur tout honneur, à un certain Jacques Chirac, injustement oublié lui aussi dans son rôle post-production. Arriver à vendre aux Français que c’est le film de Rachid Bouchareb qui l’a ému à telle enseigne qu’il a demandé la mise au même niveau des pensions des anciens combattants français et africains ne manque pas de culot. Une denrée probablement nécessaire pour durer en politique. On se souvient que le problème des inégalités dans le traitement des soldats africains dans l’armée française remonte à 1914-18, discrimination légalisée avec la loi sur la cristallisation des pensions en 1959. Aucun homme politique de premier plan n’ignore la gravité ce dossier qui a fait l’objet d’une condamnation de la France par le Comité des Droits de l’Homme des Nations Unies en 1989, suivi d’une autre condamnation en 2001 par le Conseil d’Etat [arrêt Diop] pour violation du principe de non-discrimination figurant dans la Convention européenne des droits de l’homme.
Plus banalement, il semble bien, si l’on s’en tient au Quotidien d’Oran, que la réévaluation des pensions des anciens combattants était en préparation depuis trois dans les services du secrétaire d’Etat aux anciens combattants, M. Hamlaoui Mekachera, d’origine algérienne. Les ambitions de cet ancien combattant auraient été revues à la baisse, car il fallait faire un cadeau -électoraliste [?]- à une partie de la population votante, sans surcoût financier, ni choc trop irréversible à une autre partie de l’électorat, pas convaincue elle du bien-fondé de ces dépenses futiles. Alors, la com devait faire la reste, offrir de l’émotion, un ressort qui marche toujours, un président humain, une France courageuse assumant son passé, en clignant de l’œil du côté des nombreux futurs électeurs originaires des mêmes pays que ces «Indigènes». Finement joué en tous cas, et pratiquement tout le monde est passé en travers de cette super production de Chirac Sans Gène avec ses «Indigènes». Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire, ou faire semblant de faire, pour occuper le terrain médiatique et arracher quelque exposition à un ministre à l’ambition débordante.
Pierre Prêche
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