Alain Mabanckou, Prix Renaudot sur Afrikara.com : «Je prône plutôt la dérision, l'éclat de rire et l'étrangeté de notre condition d'homme»
08/11/2006
L’écrivain congolais vient de décrocher le Prix Renaudot, sanctionnant son dernier roman paru en Août 2006, au Seuil. Cela fait treize ans que ce poète et romancier ne cesse d’écrire et de progresser dans le travail littéraire de la forme, de la manière de dire, avec ces dernières années, une option pour l’innovation, le décloisonnement, et une certaine érudition littéraire. En revenant à un conte de son pays, raconté en son temps par sa mère, il trouve une consécration qui se dessinait déjà avec son précédent et excellent roman «Verre Cassé».
Alain Mabanckou nous a fait l’honneur de répondre à chaud aux questions de la rédaction d’Afrikara.com
Afrikara: Félicitation Alain Mabanckou vous venez de vous voir attribuer le prix Renaudot, une grande reconnaissance littéraire, quelles sont vos premières impressions ?
Alain Mabanckou : C'est une bonne nouvelle, et je pense sincèrement à ma mère, illettrée, qui me regarde dans l'autre monde... Je repense aussi à tous les écrivains du monde qui me nourrissent.
Afrikara: Vous avez acquis depuis "Verre Cassé" une notoriété internationale et l'admiration des spécialistes. Qu'est-ce qui fait le phénomène Mabanckou ?
Alain Mabanckou : En réalité j'ai toujours pensé que la littérature devrait consister en une prise permanente de risque aussi bien dans la thématique que dans la forme du genre littéraire. J'aime écrire à contre-courant sans me soucier d'une quelconque discipline de masse.
Afrikara: Comment arrivez-vous à échapper aux critiques habituelles sur les écrivains africains considérés trop politiques, sombres ou catalogues ethnologiques, etc.?
Alain Mabanckou : Parce que je n'ai jamais considéré la littérature comme un champ de tract ou de militance. Je prône plutôt la dérision, l'éclat de rire et l'étrangeté de notre condition d'homme. Ce qui forcément peut s'appliquer à n'importe quelle société.
Afrikara: Vous reconnaissez-vous dans cette nouvelle littérature africaine souvent dite "décentrée", d'exil ? Parleriez-vous de "migritude" pour vous et vos collègues ?
Alain Mabanckou :Je ne me reconnais pas dans cette forme de littérature. Ce sont des raccourcis que certains critiques inventent afin de cataloguer les auteurs africains, et donc les ranger dans un ghetto. La littérature est au-dessus des généralisations et ne peut se plier aux marginalisations. Je ne suis pas un exilé, et la migritude est à mon avis une notion paternaliste, coloniale que tout écrivain devrait repousser.
Afrikara : Votre "Mémoires de porc-épic" plonge dans une approche étonnante des contes, traditions littéraires orales et populaires d'Afrique. Est-ce pour retravailler la tradition ou montrer sa vitalité sous d'autres formes ?
Alain Mabanckou : Je suis parti de la fable africaine certes, mais au-delà, il s'agit de conceptions plus générales, présentes dans toutes les sociétés. Le travail de la forme est en effet une de mes préoccupations actuelles, et la fable offre plusieurs possibilités. L'Afrique est là, le monde aussi, et surtout l'éloge de la lecture...
Afrikara : De "Verre cassé" à "Mémoires de porc-épic" il y a un vrai parti pris pour la créativité, l’inventivité littéraire. Est-ce cela le combat de Mabanckou ?
Alain Mabanckou : C'est le grand combat. Je me pose sans cesse la question suivante : comment écrire un roman en se mettant en danger, en pliant la phrase tout en gardant le sens du récit ? Le thème n'est rien en littérature, ce qui importe c'est la manière de dire, de briser.
Afrikara : L'écrivain à succès qu'est Mabanckou peut-il se réclamer d'une filiation littéraire africaine? Autre? Quid de la littérature engagée des années 50 ?
Alain Mabanckou : L'engagement n'est pas en soi un véritable projet littéraire. Rares sont les écrivains qui, comme Césaire ou Neruda peuvent porter la révolte à la hauteur de l'art. Quant à ma filiation littéraire, elle est éclatée. Je reste persuadé que le roman francophone du sud du Sahara a été bousculé par trois grands écrivains : Yambo Ouologuem (Le Devoir de violence), Ahmadou Kourouma (Les Soleils des indépendances), Henri Lopes (Le pleurer-rire) et Sony Labou Tansi (La Vie et demie). Ces trois géants demeurent mes repères en Afrique, et il y a aussi les autres espaces qu'il faut intégrer, donc le grondement littéraire du monde entier pour éviter l'écueil de la littérature du recroquevillement.
Afrikara : Alain Mabanckou que peut-on vous souhaiter de plus alors que vous collectionnez les prix littéraires et succès populaires ?
Alain Mabanckou : Il faut toujours écrire, écrire sans cesse. Et j'essaie de le faire sans contempler les distinctions. C'est ce que je fais d'ailleurs depuis mon premier livre paru il y a treize ans.
Afrikara : Nous vous remercions pour votre disponibilité et à bientôt.
Alain Mabanckou : C'est toujours un plaisir de dialoguer sur ce site très intéressant !
Afrikara
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