Mali : 13ème siècle, une charte universelle antiesclavagiste
15/12/2006
Renversant, cette déclaration de la confrérie des chasseurs mandingues de l’empire du Mali au 13ème siècle européen, qui dans leur Dunya Makalikan ou Injonction au monde, bannissent sans concession l’esclavage au profit explicite d’un principe très large de liberté humaine étendu au delà des races et particularismes ethniques. Dunya Makalikan déclare impérieuse la lutte contre l’esclavage, de même que l’entente entre les peuples, à l’origine de la Création de l’Univers et méta-valeur indépassable…Cette Injonction que son traducteur Youssouf Tata Cissé nomme Charte du Mandé (1) -Mandé pays des Mandingues- aurait du être envoyée au Pape Nicolas V qui encouragea l’esclavage des nègres de Guinée…
Les découvertes, transcriptions, traductions des traditions orales africaines et l’exploitation méthodique de documents anciens, la diffusion de ces acquis récents de l’historiographie universelle révolutionnent toujours un peu plus les connaissances et croyances relatives à l’Afrique, son passé, sa place dans le concert des civilisations. Révolution par définition non neutre puisque c’est le lustre et l’arrogance d’eurocentrisme qui y perdent des repères précieux alors que l’honnête humain sevré d’empathie, de solidarité et d’harmonie entre les peuples s’enrichit des progrès historiques de tous pour tous.
Cinq siècles avant que des Lumières ternes ne s’allument à la conscience européenne, en plein territoire irrécupérablement mélanoderme africain, des humains rêvant d’entente et d’harmonie entre voisins, prochains et lointains, dans un pays Mandingue las des razzias esclavagistes amenées par la propagation de l’Islam, produisent une Injonction au Monde, une charte des droits humains on ne peut plus puissante dans son idéologie de liberté et d’abolitionnisme.
En effet la situation historique qui pousse les chasseurs du Mandé [sud de Bamako] à fournir un effort de formalisation positive de leur idéologie sur la liberté humaine, la nécessité de l’entente et de la concorde entre peuples, est la poursuite des razzias esclavagistes musulmanes et les famines générées par ce contexte de pillage et d’incertitude. Cette déclaration fut solennellement proclamée dans Dakadjalan, la première capitale de l’empire du Mali …le jour de l’intronisation de Soundjata Keïta, l’emblématique et prodigieux fondateur de l’empire du Mali, fin 1222. On comprend que le règne de cet empereur ait été hors du commun en réalisations et accomplissements politiques.
Quelques extraits de cette Injonction au Monde permettront de saisir la performance de la pensée, la force réformatrice et l’antériorité de l’idéologie de liberté, d’harmonie, de fraternité en Afrique.
En introduction, les enfants de Sanènè et Kontron -Sanènè et Kontron sont les personnages sans race ni pays, figures idéalisées des vertus humaines chez les Mandingues-, ainsi que se nomment de façon emphatique les chasseurs du Mandé précisent :
· Le Mandé fut fondé sur l’entente et la concorde, l’amour, la liberté et la fraternité. Cela signifie qu’il ne saurait y avoir de discrimination ethnique ni raciale au Mandé. Tel fut l’un des buts de notre combat. Par conséquent, les enfants de Sanènè et Kontron font à l’adresse des douze parties du monde, et au nom du Mandé tout entier, la proclamation suivante :
· …toute vie humaine est une vie. Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie, mais une vie n’est pas plus "ancienne", plus respectable qu’une autre vie, de même qu’une vie ne vaut pas mieux qu’une autre vie.
Les principes sociétaux et métaphysiques de la vie humaine, de l’entende, de l’amour, de la liberté sont affirmés avec force et surtout, ce que les Lumières occidentales n’auront ni compris ni senti, leur indigence en somme, le principe de non-discrimination dans l’humanité et dans ses valeurs fondatrices.
Les enfants de Sanènè et Kontron continuent leur Injonction au Monde, Dunya Makalikan :
· …toute vie étant une vie, tout tort causé à une vie exige réparation. Par conséquent que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause du tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable.
· …Tant que nous disposerons du carquois et de l’arc, la famine ne tuera personne dans le Mandé, si d’aventure la famine survient ; la guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves ; c’est dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche de son semblable pour aller le vendre ; personne ne sera plus battu au Mandé, a fortiori parce qu’il est fils d’esclave.
Les maliens dénotent d’une conception très élevée de l’humain, s’attaquant non seulement au phénomène de l’esclavage et de la perte de dignité de la personne humaine, mais aussi à ses causes et conséquences telles que la famine. Ils perçoivent la dimension économique de l’esclavage et préviennent contre les risques de privation économique. Du point de vue de la philosophie juridique, le principe de réparation d’un dommage causé soutient la construction idéologique de l’Injonction au Monde.
Clairement les Mandingues prennent une orientation abolitionniste :
· …l’essence de l’esclavage est éteinte ce jour "d’un mur à l’autre", d’une frontière à l’autre du Mandé ;
Enfin le Serment du Mandé se termine par une profession de foi sur la liberté humaine qui vieilli passablement le célèbre Habeas corpus anglais :
· …En conséquence, les enfants de Sanène et Kontron déclarent : chacun dispose désormais de sa personne, chacun est libre de ses actes, dans le respect des "interdits", des lois de sa Patrie.
Ce texte exceptionnel ne doit absolument pas manquer dans vos achats de la semaine. Economique, très accessible et au format presque poche, bénéficiant d’une excellente mise en forme dans un esprit hiéroglyphique, c’est un indispensable si ce n’est plus.
Première publication : 25/12/2003
Illustration : Charte du Mandé
(1) : Lire et vous procurer impérativement, La Charte Du Mandé et autres Traditions du Mali, calligraphies de Aboubakar Fofana, traductions, Youssouf Tata Cissé et Jean-Louis Sagot-Duvauroux ; Albin Michel 2003
A.A
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