Négriers, de Manu Dibango entre Soul Makossa et devoir de mémoire
10/05/2007
En 1990 l’actuel vert vétéran des musiques africaines en Occident, mélangeur de genres et secoueur de calebasses musicales épiçant volontiers à la «sauce africaine», Manu Dibango, écrivait dans un album à tonalité rapisante, un titre injustement ignoré. Négriers, hymne africain entre les peines, douleurs esclavagistes et les joies de la résurrection terrestre, écrit une archive des musiques s’inscrivant dans un authentique travail de mémoire, sans en rajouter dans le vaseux engagement, ni le dolorisme. Simplement, limpidement musical.
L’architecture musicale est calée sur une rythmique «traditionnelle» très panafricaine, dans laquelle serait chez lui n’importe quel hère de Soweto à Ouagadougou et jusqu’à Port-au-Prince. La basse d’André Manga qui réussi ici une performance remarquable de toucher, en complétant et complimentant les percussions qu’elle taquine d’harmonisations ou de décalages, assure l’équilibre de l’ensemble, agrémenté de percussions très villageoises. Basse balafon ou walking style gardent les lieux. Le génie de Manu, qui surprend par la sobriété et la force d’évocation de paroles profondes est l’utilisation astucieuse d’un canevas de question-réponse entre la musique et les chœurs, entre les instruments, entre lui au chant les autres musiciens.
Une impression trouble, comme Manu les aime, de n’être dans aucun monde arrêté même africain, avec une atmosphère qui pourrait rappeler la gravité de l’église et tout autant les rires, jubilations d’après ripailles. Encore du transfrontalier, cross-over toujours risqué mais réussi haut le souffle entre le profane et le quasi religieux.
Le saxophoniste rendu célèbre sur la planète depuis 1971 avec Soul Makossa prend la direction des opérations en introduisant :
«Le Négrier a jeté ton pauvre corps de nègre dans l’océan atlantique, la nuit est si noire, la mer est si noire, tu n’auras que ta peau pour linceul, mais lui aussi sera noir.»
Et le chœur d’enchaîner :
«Nous avons pleuré, noir est l’océan, nous avons hurlé, blanc est le coton, nous avons prié, rouge est le sang du noir et du blanc»,
Manu répète alors la phrase clé du message :
«rouge est le sang du noir et du blanc»,
Il cède ensuite la place a chœur, pour qu’il se charge de poursuivre l’excavation des paroles mémorielles:
«Dans le port de Saint-louis, nous avons été vendus, nous avons été battus, le coton est blanc, le patron est blanc, tu n’auras que ta peau pour linceul, mais lui ne sera pas blanc»
Une phase musicale et de conversation instrumentale prend le relais avec de beaux effets de sax soutenus par un tapis de percussions.
Mais il faut reprendre, répéter encore une fois le message, le chœur reprend de l’ouvrage :
«Nous avons pleuré, noir est l’océan, nous avons hurlé, blanc est le coton, nous avons prié, rouge est le sang du noir et du blanc»,
C’est vrai acquiesce encore le vieux sax toujours vert:
«rouge est le sang du noir et du blanc»,
Chœur lâche une dernière salve :
«Nous avons pleuré, noir est l’océan, nous avons hurlé, blanc est le coton, nous avons prié, rouge est le sang du noir et du blanc»,
Désormais la charpente est sue, la messe dite, il faut rester sur l’essentiel, assener la vérité transcendantale, en boucle, appuyée par des onomatopées. On y est il n’y plus de raison de garder raison et froideur, s’impose à nous le plaisir la vie, de la jubilation :
«Rouge est le sang, rouge est le sang Yé Yé du Blanc du Noir du blanc du Noir Yé yé yé»
Ezezek
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