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Société & Politique sur Afrikara
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L'Afrique de Nicolas Sarkozy
Achille Mbembe
publié le 03/08/2007

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Discours surréaliste du président français à Dakar : M. Sarkozy explique l’Afrique, son passé, son présent, son futur aux Africains ! 
05/08/2007

Le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar au Sénégal, le président français délivrait un discours à coup sûr historique lors de sa première visite en Afrique subsaharienne. Historique mais surtout surréaliste par l’ambition, l’adresse, le ton, le contenu, le caractère hétéroclite des éléments mobilisés. Inutile de dire qu’un tel propos n’a rien à envier aux prêches des missionnaires du XVe siècle ni même aux certitudes des grands philosophes occidentaux, avec la dialectique en moins, comme Hegel pour qui l’Afrique était en dehors de l’histoire, du mouvement.

Le contenu du discours de M. Nicolas Sarkozy ne peut être de son propre cru c’est évident, ceci ne l’en décharge guère pour autant. Mais le fait qu’un président d’une république indépendante, s’adresse non pas à son homologue parlant de pays à pays mais directement «à l’élite de la jeunesse africaine» traduit bien le blocage des horloges aux années 1885. Imagine t-on M. Wade, président du Sénégal, que l’exercice de son homologue ne semblât guère gêner lui qui présentât jadis ravi l’équipe de football du Sénégal comme l’équipe de France bis, prendre la parole à la Sorbonne, s’adressant directement à la jeunesse européenne pour lui expliquer qui étaient les Grecs, ce que fut le Nazisme, la responsabilité des Européens dans ce crime contre l’humanité, la colonisation romaine, et le nuage de Tchernobyl ? A se demander où Paris s’arrêtera, lancée jusqu’à l’incroyable sur ces voies(x) vicinales du néo-paternalisme. Demain un discours aux chauffeurs de taxis africains, aux femmes d’affaires des petits marchés, aux naufragés de Tenerife, aux victimes de drames familiaux, … ?

Ce n’est pas sans stupeur que l’on lit et relit incrédule le discours de M. Nicolas Sarkozy à Dakar, parsemé de ces phrases jetées un peu aventureusement sur ces Africains qui s’entretuent, ces dictateurs, la corruption, proposant comme une trouvaille l’Eurafrique, défendue il y a un demi siècle par Senghor et les coloniaux. Le président français a patiemment expliqué aux Africains, en Afrique et en plein second millénaire chrétien ce qu’étaient les civilisations africaines, l’histoire africaine, les mythes africains, le drame africain, la Renaissance africaine ! Sur un ton entendu qu’aucune brise de doute n’a paru capable de traverser ni de tempérer, le président français a appris aux Africains qu’ils avaient des proverbes -tiens donc-, un imaginaire, une culture dont ils ne devaient pas avoir honte (rougir ?), qu’ils devaient faire attention aux dangereux mythes de la pureté des origines, mais qu’ils avaient un défaut rédhibitoire, leur pathologie de la répétition qui les coupe de tout progrès.

L’archétype de cette arriération, le «paysan» africain malade de répétition. L’idée même de progrès serait en terrain hostile sur les sillons cultivés immuablement à l’identique par le bien commode paysan africain ; ce qui coupe le souffle lorsqu’on réentend le même président français affirmant dans le même discours que l’Afrique a connu tant de «brillantes civilisations». Quand on sait que civilisation en tant qu’accomplissement d’inédits, de techniques, de langages, d’institutions, de monuments, de révolutions, de chambardements éthiques, moraux, sociétaux rime avec … progrès, que «le paysan africain» au format unique ici est passé par tous les âges des révolutions humaines jusqu’à l’utilisation autochtone des outils agricoles en métaux qu’il n’a certes pas industrialisés, on reste interdit par le discours prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop.

Rien donc sur les bases françaises en Afrique, les banques françaises qui siphonnent le pétrole africain avec les dirigeants africains, leurs appareils de coercition et de corruption imbriqués, nés des réseaux des services français (occidentaux), rien sur les Bouygues, Bolloré, ELF, France Télécom qui en Afrique non plus coloniale mais néocoloniale maintiennent un pré carré de prédation incompatible avec les aspirations démocratiques des peuples et un bien-être partagé. Bref rien qui fasse date dans le sens d’alternatives à la répétition des réseaux et des privilèges de l’économie de traite recyclée au profit des oligarchies franco-mondiales, sinon l’existence de ce discours en tant que tel et son décalage impensable d’avec la réalité.

La source idéologique de cette adresse du président française à la jeunesse africaine est très clairement identifiable et pose elle un problème réel. On y voit à peine fardées les indigences journalistiques de Stephen Smith attaché depuis des années à prouver l’exact contraire des faits africains vus de France, jetant une épaisse couverture de propagande sur la Françafrique déclarée finie et morte après chaque nouveau crime perpétré, répété. Ce «spécialiste Afrique» se permettant, avec la complicité d’une clique honteuse et abrutie d’«Intellectuels» et de médias africains de proclamer l’Afrique en dehors de l’universel, un coup de pied de l’âne venant d’un «bon blanc» relégué aux pages africaines par manque d’épaisseur intellectuelle et probablement aussi pour d’autres raisons …

L’idéologie Pétré-Grenouilleau, «Les Africains ont vendu les Antillais (ou d’autres Africains), les Arabes ont été plus esclavagistes que les Européens … » qui a permit aux relents post-négriers et aux colonostalgies françaises de s’appuyer sur un travail à prétention scientifique -au moins d’universitaire, dont l’inconsistance garantit le succès- traverse les propos entendus à Dakar.

Pis les grandes inconséquences senghoriennes dans ses louanges au métissage et à la langue française sont réimprimées dévalorisant le patrimoine africain, et servant l’alibi pour faire passer des messages impossibles à tenir par des coloniaux ou leurs descendants. Exemple de citation de Senghor par M. Sarkozy : «le français nous a fait don de ses mots abstraits si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit».

L’adhésion de M. Nicolas Sarkozy à ce que l’on nommerait «colonostalgie» ou idéologie de la «colonisation positive» derrière laquelle se dessine la doxa de l’anti-repentance aux anciennes colonies d’Afrique (Bruckner, Finkielkraut, Zemmour, …) est nettement affirmée : «Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail. Il a pris mais il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Car tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.». Un point sur lequel à l’instar des discussions parlementaires qui ont animé la France après la loi du 23 février, il est aisé de répondre aussi nettement. La colonisation, l’esclavage ont été des politiques publiques, menées par un Etat (des Etats européens) qui a légiféré, produit du droit, des entreprises publiques, des contrats, une politique industrielle. Ce ne sont pas des individus pris isolément qui seraient à priori comptables de ces crimes contre l’humanité mais l’Etat qui lui doit réparer. De la même façon qu’il encaisse les bénéfices liés à l’histoire lorsque des centaines milliers de touristes visitent la Tour Eiffel ouvrage historique, il doit s’acquitter de ses dettes liées au passé, s’il s’agit d’un Etat de droit. Que des colons individuellement aient pu ne pas avoir été des «exploiteurs», voire, selon les canons à la mode exceller au plan moral, serait valable dans tous les génocides et crimes contre l’Humanité. Celui perpétré par les Nazis comme celui dont les Amérindiens furent victimes, c’est une implication courante du contexte de crimes à grande échelle. Cela ne change rien au principe de viol, de vol, d’Ensauvagement imprescriptible de l’entreprise coloniale.

L’intelligentsia africaine nombreuse en diaspora et de plus en plus mobilisée dans les universités et centres de formation, ou par ailleurs reconnue pour ses ouvrages littéraires, passe à côté de sa mission historique, occupée aux prosternitudes et à quémander postes, strapontins et estrades vides. Elle laisse, par paresse, servitude intellectuelle volontaire, couardise, abandon, corruption morale, se développer sous ses yeux des idéologies extrêmement dangereuses qui retournent une opinion occidentale qui avait entrepris de prendre conscience dans la douleur des crimes de ses représentants outre-mer et de leurs reproductions, rémanences. Les cycles intellectuels européens s’étant inversés des Anticolonialistes sont désormais les rampes de lancement de pires actions de viol, de violence, d’agression mondiale (Palestine, Irak, Côte d’Ivoire, …), des ONGs se reconvertissent au conservatisme dur, et ceux qui restent fidèles à leurs convictions d’un monde où l’éthique reprendrait ses droits, où le crime entraînerait la réparation sont marginalisés, prescrits à l’asile. Par ce fait le poids des idéologies prédatrices dans l’actualité, la production culturelle (média, édition, multimédia, …) ne cessent de s’accroître, garantissant une protection ultime à ceux qui croient et ne savent croire qu’en l’inégalité des Humains, qu’aux Droits privilégiés de quelques Blancs à exploiter les Autres, qu’à la volonté omnipotente des Forts.

Le discours entier de M.Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007 au Senegal

http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=1841, Source : www.lesoleil.sn

Première parution le 30 07 07

Akam Akamayong

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