Je vais à Yaoundé de Tala André Marie : Poétique musicale sur le drame moderne de l’Exode rural
11/08/2007
En 1950, en pays Bamiléké à l’ouest du Cameroun en Afrique centrale naît dans un contexte familial et humain difficile celui qui serait plus tard une des grandes figures fédératrices de la musique camerounaise, africaine. Très tôt privé de ses parents, atteint de cécité à l’âge de 15 ans, il allait faire de cette tragique entrée au monde un capital artistique prolifique et sans nul doute exceptionnel d’originalité, de longévité, d’inspiration.
Chanteur à la voix touchante et à la diction impeccable dans les différentes langues qu’il s’autorise à aborder, bamiliké, français, anglais, et d’autres langues africaines sur lesquelles il s’appuie pour faire passer les messages que le compositeur qu’il est distille depuis des décennies, c’est aussi d’un surdoué de la guitare que l’on parle.
Guitare électrique, guitare acoustique, l’artiste a travaillé son style au gré des influences Pop, Rythme and Blues, Blues, Funk, Makossa, Sebene congolais, il a surtout l’immense mérite d’avoir su adapter la richesse harmonique de sa culture bamiléké natale, réputée ardue dans sa transcription aux codes musicaux modernes. Il en est parvenu à une expression idiomatique de la guitare et de la musique créant en cela un style unique le Tchamassi. Affectionnant les phrases d’improvisations en solo, il sait parfaitement évoluer en accompagnateur de mélodies dans des arpèges précis et complets et au besoin rythmé, capable de groover en frappes funky-wah wah style Jerk selon le registre de son thème.
Show man, il ne se contente pas d’innover dans ses airs et leurs arrangements, harmonisations, il s’offre de régaler et d’épater littéralement son public jouant de la guitare derrière le dos ou avec les dents, quand il ne se commet pas dans un exercice que seuls les maîtres se risquent à attaquer, le scat à la George Benson où il chante les notes qu’il crie de douleur lorsqu’il adresse à sa dulcinée son célèbre "Tu m’as menti" !
André Marie Tala, puisque c’est bien de cette illustre personnalité musicale qu’il s’agit continue d’étonner par sa faculté de résilience, son art consommé de revenir au devant de la scène, d’anticiper les tendances (congolaise, world music, …), d’ouvrir des sillons à partir des réalités propres de son environnement, comme avec le rythme "Ben Skin" qu’il a porté au firmament camerounais en 1993, alors que l’on croyait qu’il avait tout écrit, chanté, donné de ce qu’il avait dans les tripes dans les années 70-80.
Sa discographie prolixe s’est au fil des années enrichies de tubes typiques du terroir bamiléké [Saya, …], de son pays le Cameroun [O Tiya, Café, Pousse-Pousse, Potaksina, Na Mala Ebolo, Binam…]. Il a eu un écho africain avec les Ndjaména, Je vais à Yaoundé, quant au tube international Hot Koki il sera tout simplement repris fort peu délicatement par "God Father Mr Dynamite" James Brown sous le titre trompeur et américanisé de The Hustle.
Alternant compositions très populaires avec des airs tendres, doux et intimes, Tala André Marie a également su se situer dans un univers particulier. Celui du travail des mots au service d’une réflexion sur les problèmes quotidiens des sociétés modernes, africaines notamment, ce qui donne à son propos entre sagesse, morale et réflexion intellectuelle, une résonance fédératrice. Son chef d’œuvre sous cet aspect de sa production artistique est resté "Je vais à Yaoundé", composition qui a fait le tour de l’Afrique et a fait connaître l’artiste bien au-delà de son continent.
Nous sommes dans les années soixante dix, en 1972 précisément l’artiste à l’écoute de la société qu’il dépeint, égaie et critique saisi une réalité changeante de nos sociétés en proie à la lutte pour (contre ?) le développement économique. Les villes aspirent les énergies, attirent les jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, étudiants et travailleurs qui désertent les villages à la recherche d’une parcelle de bonheur dans les capitales hyper centralisées d’Afrique, du monde en développement.
Par un coup de génie, Tala André Marie rendra cette réalité au travers d’un titre mais surtout par une écriture très poétique, rythmée, sur le modèle des questions-réponses qu’il pose aux candidats à l’exode rural. Le choix des mots, sobres et précis, qui s’entrelacent autour d’une musique elle aussi prise dans ce va et vient entre le "Où vas-tu …" et le "Je vais à Yaoundé" sublime la profondeur du message. Inutile de dire que si tant d’Africains se sont reconnus dans cette chanson c’est bien que "Je vais à Yaoundé" aurait pu s’écrire "Je vais à Abidjan, Je vais à Libreville, Je vais à Kinshasa, Je vais à Brazzaville, Je vais à Lomé …"
Pourquoi résister à la tentation de se réécouter cette poétique musicale à la saveur et à la pertinence qui n’ont quasiment rien perdu et qui pourraient inspirer les jeunes pousses des musiques africaines parfois trop enclins à faire "ambiancer" sans se soucier du contenu textuel qui fait les œuvres qui restent. Ces quelques paroles feront du bien à beaucoup, leur accent nostalgique, enraciné, leur compréhension très fine d’un drame économique de notre temps continuera longtemps encore d’émouvoir.
Où vas-tu paysan, avec ton boubou neuf, ton chapeau bariolé, tes souliers éculés,
Où vas-tu paysan, loin de ton beau village, où tu vivais en paix près de tes caféiers
Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale
Où vas-tu étudiant, tout de neuf habillé, ton blazer à la mode ton pantalon plissé
Où vas-tu étudiant, d’un regard conquérant, délaissant ton pays, ton beau bamiléké
Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale
Par la Mifi et le Ndé de Bandjoun à Bafia je vais chercher là-bas une vie meilleure
Où vas-tu demoiselle, tes beaux cheveux tressés, sous ton tissu doré, et pas très rassurée
Où vas-tu demoiselle, sur cette route longue, qui s’en va vers le sud un pays inconnu
Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale
Où vas-tu donc chauffeur, dans ton car cabossé, chargé à tout casser les ressorts fatigués
Où vas-tu donc chauffeur, sur ce soleil brûlant, roulant à toute vitesse sur les pistes du Ndé
Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale
Par la Mifi et le Ndé de Bandjoun à Bafia je vais chercher là-bas une vie meilleure
Paysan, étudiant, chauffeur ou demoiselle, tu peux toujours courir vers un bonheur rêvé,
Chercher donc ton bonheur, dans la vie quotidienne, chaque instant chaque jour, là ou Dieu t’a placé
Je vais à Yaoundé, Yaoundé la capitale
Par la Mifi et le Ndé de Bandjoun à Bafia je vais chercher là-bas une vie meilleure
Je vais à Yaoundé, la capitale
Yaoundé la capitale, du Cameroun
Je vais à Yaoundé, la capitale
Yaoundé la capitale
Ezezek
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