L´Argentine Mélano-Africaine, par Simão Souindoula
27/12/2007
Le verlan portuense de Buenos Aires a cristallisé des éléments Africains. C´est l´une des conclusions, prévisibles, qui se dégage de la lecture de l´ouvrage intitulé, courageusement, « La Presencia Africana en nuestra Identidad » de l’historienne argentine, Dina Picotti, livre qui vient d´être réédité, á Buenos Aires, aux éditions Del Sol, dans sa série Antropológica.
Scellé en 287 pages, cette synthèse, ouvertement didactique, présente, les grands traits de l´ensemble des processus culturels que l´installation dans la fédération sud- américaine de milliers de captifs négro-africains, a provoqué.
L´on y apprend que les premiers contingents d´esclaves qui arrivèrent, vers le milieu du XVIéme, dans le port de Buenos Aires, venaient, clandestinement du Brésil, la nouvelle et, déjà, insatiable possession portugaise d´Amérique du Sud, très liée aux cotes de l´ancien Kongo et la future Colonie d´Angola.
D´entrée de jeu, Dina Picotti, afro-argentine par alliance, soutient, grande thèse de son ouvrage, la cristallisation et la perpétuation de certains traits africains dans son pays ; et cela, malgré l´extraordinaire déclin démographique enregistré, dans la deuxième moitié du XIX éme siècle, dans la communauté «niger», dramatique évolution connue dans la littérature scientifique américaniste comme celle de l´effrayante «disparition de la race».
Cognats
Elle reprend, dans sa présentation, des cristallisations lexicales, syntaxiques et phonétiques, de «vozes bantú», nettement prédominantes, les évaluations faites par les linguistes rio platenses Ortiz Odergo e Pereda Valdés et soutient que le castillan parlé en Argentine a phagocyté près d´un demi millier de vocables d´origine africaine.
Picotti cite, á cet effet, et á titre illustratif, plusieurs termes dont elle s´efforce de trouver des cognats en Angola, pays «de onde procede».
La bonarense propose, le mot mucama, femme de maison ou hôte, d´usage très courant en Argentine, et naturellement, chez le voisin Uruguay, mais aussi au Peru et au Chili. Au Brésil, cette expression s´est cristallisée sous la forme camba ou mucamba, sous la signification complémentaire d´amante du maître esclavagiste.
L´auteur mentionne également l´inévitable milonga, expression désignant une fête ; tout en confirmant que le terme s´est propagé jusqu´en Bolivie.
Selon elle, les Bantu, très présents dans les rues de Buenos Aires, ont légué au verlan du District Fédéral, sous des formes originelles ou acculturées, un ensemble d´expressions telles que quilombo (concession), zamba (danse) ou mani (chef). Abordant le domaine des traditions orales des bozales, la néo-afroargentine note la perpétuation dans le pays argenté des contes dont l´un des principaux protagonistes est le malheureux kimbungu ou kibungo (hyène) et les profondes croyances hydrogonistes kianda ou kiximbi (du bantu, nsimbi ).
Selon elle, ces corpus sont largement attestés en Afrique sub – saharienne, et «mas precisamente en Angola ».
Musicothérapie
Le chapitre sur les rythmes-danses confirme la marque chorégraphique, ardente, des Bantu en Amérique du Sud.
En effet, la mémorialiste des éditions du Soleil rappelle, á ce propos, le triptyque des danses lascives, calenda, bambula et chica ou congo, en vogue, au XVIII éme siècle, sur les marges du « Fleuve, Grand comme la Mer ».
Elle apporte, á ce propos, en appoint, deux témoignages, parmi tant d´autres. Le premier, prude, daté fin 1763 et début 1764, porte sur la calenda. Il est du bénédictin français Dom Pernetty, contenu dans sa relation « Histoire d´un voyage aux Iles Malouines ». Et, le second, á la limite du diagnostic musicothérapique, est produit par le routard argentin Miguel Cané, sur l´étourdissante bambula.
Soucieuse d´identifier les zones d´attache de ces déchaînements chorégraphiques, qui se sont enracinés en Amérique méridionale, produisant le spectaculaire tango primitif, la spécialiste argentine suppose, comme source, pour la kalenda, l´ancien Kongo, avec ses très actifs centres d´exportation de pièces d´Inde, Sao Paulo de Loanda et Sao Felipe de Benguela. Péremptoire, elle affirme que « Congo y Angola, de onde procedian gran parte de nuestros esclavos ». Elle reprend l´origine bantu du tango, en évoquant le sens matanga (fête).
Les supports d´exécution instrumentale de ce « paso de candombé », en plus de la série des incontournables membranophones, sont, selon elle, les mazacayas (du bantu, sakala, maracas) et les marimbas (xylophones).
La plupart des ensembles vocaux useront de l´interjection !gue ! , probable diminutif du bantu nkuetu (partenaire). Cette exclamation se cristallisera dans l´expression soliste passablement divine ! Calunga, gue ! et qui sera suivie, invariablement, par Oyé , yé yumba, refrain repris par le chœur, vif encouragement aux jeunes filles du groupe.
Épiphanie
Picotti soutient, en renfort, de sa ferme position sur l´influence culturelle venue de l´Afrique centrale, australe et orientale, les récits de la première moitié du XIX éme, attestant les déploiements dominicaux, dans les rues de la Buenos Aires coloniale, des « tambos » ou « naciones » congolenos, angolenos, benguelas ou banguelas, cabindas, molembos et mozambiques. Et, dans une véritable épiphanie bantu, les processions sont précédées par « los Reyes del Congo ». Pour elle, cette empreinte bantu a été, pour la culture nationale argentine, incontestablement structurante, vivifiante et source de diversification ; preuve les importants travaux de Eagle Martin sur les «espectaculos de candombé» et les restitutions picturales et les estampes de la série « Ritos y candombé» d´Abelardo Castillo ainsi que ceux, immortalisées, par Emeric Essex Vidal, César H. Bacle, Pedro Figari, Léon Palliére, Martin L. Boneo, Jaime S. Estevez et Carlos Paez Vilaro.
L´historienne note également diverses études publiées á partir de la fin des années 60 telles que « Calunga –croquis del Candombé » et « Macumba ». L´analyse de la configuration des pratiques religieuses reflète, naturellement, la significative installation des esclaves bantu dans les Provinces Unies d´Argentine avec ses « tatas viejos », ses chants religieux tels « Hay gue gui », ses groupes carnavalesques issus des anciennes sociétés saintes tels Candombé de San Benito, ses fêtes religieuses Artigas cué, celle de la Nativité organisée á partir des cités comme Mondongo, á Buenos Aires ou Camba cuá á Corrientes, et « La noche de San Juan » , explosive nuit des candomberos et ses confréries telles que celle de Bayombé Imvensa, á Rosario.
L´auteur insiste, dans ce domaine, sur l´irrésistible expansion contemporaine en Argentine des cultes afro- brésiliens d´influence congo-angola tels les puissants umbanda et candomblé, le macumba, le caboclo, le payelanza, l´inkice et le muzenza.
Le succès du « quimbanda » dans la blanche Argentine est tel que le pays enregistre, aujourd´hui, plus de 5000 « terreiros » ou lieux de culte, depuis une ville aussi méditerranéenne que Cordoba á une zone aussi gaucho que Chubut. Le Service National des Enregistrements a, actuellement, reçu de dossiers de plus de 400 temples venus du Brésil, « immense pays ayant le corps en Amérique et l´âme en Afrique ».
Et, conséquences prévisibles de cet extraordinaire phénomène de société, l´on a noté l´apparition d´une « umbanda blanca » et l´organisation á Buenos Aires, en 1985, d´un Congrès International sur l´Umbanda.
L´évolution contemporaine de certains aspects de la culture afro-argentine esquissée dans l´ouvrage autorise, associée á une plus grande ouverture régionale et internationale, de penser l´Argentine, pays du « tango- candombé », assumera, désormais, pleinement, son héritage africain, pan de sa vivifiante diversité culturelle.
Simão Souindoula
Directeur du Musée National de l´Esclavage
Luanda
Angola
Afrikara
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