Comptes-Rendus littérature négro-africaine :
07/11/2004
Invitation au contre-discours critique
Il y a soixante cinq ans paraissait le Cahier d’un retour au pays natal (1939) du poète martiniquais Aimé Césaire. Le contexte des années trente est celui de l’empire français et britannique, ainsi que celui de l’affirmation accrue de l’identité de l’homme noire. Celle-ci s’effectue à travers notamment le mouvement de la Negro Renaissance à Paris, puis des étudiants originaires de l’Afrique (Senghor) et des Antilles-Guyane (Césaire et Damas). Un poème qui paraît à une période où l’empire triomphe et l’œuvre de Césaire constitue un contre discours extrêmement puissant dans ce cadre discursif de domination. Comment cet aspect se manifeste dans le Cahier d’un retour au pays natal et que peut-il encore nous parler aujourd’hui dans un contexte impérial d’un autre type ?
Le terme "Cahier", quelque peu ambivalent, peut renvoyer non seulement au "cahier d’écriture", mais aussi au "cahier de doléances adressées au souverain par un corps de l’État". En parlant de "Cahier", Césaire évite effectivement toute caractérisation précise de genre : ni roman, ni poésie, ni théâtre au contraire de ces textes ultérieurs comme Les armes miraculeuses, Cadastre, Ferrements et Moi, laminaire dont la disposition formelle renvoie à l’idée traditionnelle de la poésie : strophe, vers etc. Ici, Césaire n’affiche pas le Cahier comme poème en se voulant plus prosaïque, c’est peut-être ainsi que l’on peut comprendre l’extrait issu de l’entretien accordé à l’universitaire congolais Georges Ngal : "La première chose que j’ai écrite, c’est le Cahier. J’ai dû le faire assez lentement, vers 1936, en des strates différentes, mais en gros, je l’ai certainement commencé vers 1936, comme un cahier. Un cahier, parce que j’avais renoncé à écrire des poèmes : toute la métrique traditionnelle me gênait beaucoup, me paralysait. Je n’étais pas content. Un beau jour, je m’étais dit : “Après tout, fichons tout en l’air. ” (…) C’est pourquoi, j’ai pris un titre extrêmement neutre : cahier. Il est devenu en réalité un poème. Autrement dit, j’ai découvert la poésie à partir du moment où j’ai tourné le dos à la poésie formelle. " Le "retour au pays natal" fait allusion à l’histoire interne du monde littéraire afro-francophone en renvoyant entre autres au Retour de Guyane (1937) de Damas. De plus, les allusions à la géographie des Antilles sont nombreuses dans le Cahier :
Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles
Les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole,
Les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue
de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouée.
Par ailleurs, dans ce poème, Césaire exprime notamment la violence de l’aliénation :
Dans cette ville inerte, cette foule désolée sous le soleil,
Ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme,
Se libère au grand jour de cette sienne. Ni à l’impératrice
Joséphine des Français rêvant très haut au-dessus de la négraille.
Ni au libérateur figé dans sa libération de pierre blanchie.
Ni au conquistador. Ni à ce mépris, ni à cette liberté, ni cette audace.
La douleur du déracinement et le drame historique de l’homme "noir" ainsi que les affres du doute. Si ces aspects constituent bien le socle de l’expérience de l’aliénation de l’homme noir, ils dépassent ce dernier en s’étendant à l’ensemble des dominés, les "damnées de la terre" pour reprendre Franz Fanon, ce qui lui fait écrire l’extrait ci-dessous :
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères,
Je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne vote-pas
Après avoir rejeté les préjugés qui le caractérisaient, le poète s’interroge sur son identité et en accepte les termes :
Qui et quels nous sommes ? Admirable question !
A force de regarder les arbres je suis devenu un arbre et
mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements
à force de penser au Congo
je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves
où le fouet claque comme un grand étendard
l’étendard du prophète
où l’eau fait
likouala-likouala
où l’éclair de la colère lance sa hache verdâtre et force les
sangliers de la putréfaction dans la belle orée violente des narines.
Aliénation, drame historique, déracinement, quête identitaire tels sont les éléments saillants du Cahier. Cependant, la spécificité de la production littéraire du poète martiniquais se trouve ailleurs. Non seulement, il a su transcender l’expérience personnelle (l’acculturation d’un jeune martiniquais) en l’élevant au rang de sujet littéraire et politique (la quête identitaire de l’homme et ses multiples déclinaisons possibles : le déracinement, le doute, l’aliénation etc.) formulé dans un style propre. De la sorte, le contenu du Cahier a acquis une dimension transhistorique et s’adresse à l’ensemble des dominés du monde, dont ceux que soumet un certain empire dit en décomposition. Si dans le contexte actuel l’humiliation d’une bonne partie de l’humanité se poursuit, la question "qui et quels nous sommes" que pose Césaire dans le Cahier nous permet de prendre conscience de notre faible marge de manœuvre dans la lutte inéluctable pour notre place dans l’Histoire. Car sommes-nous condamnés à être les éternels sous-hommes que n’évoquent jamais les livres d’histoire ? C’est aussi vers cette réflexion que nous amène le Cahier d’un retour au pays natal.
Buata Malela
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