Plus loin que le Commerce Equitable?
27/04/2005
Au tournant des années 50, l’idée d’une forme de commerce qui favoriserait l’accès de producteurs de pays pauvres aux marchés occidentaux afin de leur garantir des revenus réguliers commença à se matérialiser, sous l’instigation d’ONG anglaise et hollandaise, Oxfam et Max Havelaar, aboutissant à un degré significatif de structuration et de labellisation en commerce équitable à la fin des années 80, au terme provisoire d’un enrichissement du contenu solidaire de cette filière d’intermédiation alternative.
Le commerce équitable reste certes peu identifié du grand public dans les pays occidentaux, quasiment pas dans les pays en développement mais sa reconnaissance sur les marchés du nord a connu une évolution décisive au courant de la décennie de fin de second millénaire chrétien. Les labels équitables de café tels que Max Havelaar ont grimpé en notoriété, de même que les boutiques Artisans du Monde distribuant les produits artisanaux de la planète entière en Europe et en particulier en France.
Schématiquement le commerce équitable se distingue du commerce capitaliste par le fait qu’il n’est pas mû en primauté par la maximisation du profit de l’acheteur [achat au producteur], son but est de procurer un prix équitable au producteur, c'est-à-dire un prix lui assurant une rémunération digne, compatible avec ses besoins de base, éducation, santé, logement. Le commerce équitable sélectionne donc les producteurs les moins favorisés, privilégie des relations contractuelles de long terme pour peser d’un réel impact sur les conditions de vie des petits producteurs, artisans, coopératives… Les importateurs recherchent les circuits de distributions les plus courts, avec un minimum d’intermédiaires afin de limiter les marges aval qui réduisent les prix payés aux producteurs.
Initié par des ONG, associations ou même entreprises importatrices du nord, cette filière ou sous-filière du commerce international s’organise en plates-formes et fédérations qui harmonisent les règles de labellisation de produits équitables et de bonnes pratiques éligibles, c’est le rôle des organismes européens comme l’EFTA, l’association européenne de commerce équitable et de FLO -Fair Trade Labelling Organisations International.
Les préoccupations des acteurs du commerce équitable vont au-delà du producteur isolé, elles saisissent l’ensemble du processus commercial depuis la production et ses conditions socio-environnementales, à la mise sur le marché et par suite à la relation directe au consommateur. Les producteurs doivent respecter les bonnes pratiques de préservation de l’écosystème, ils sont encouragés à garder les méthodes traditionnelles de productions reconnues frugales et économes en coût écologique. La dimension sociale du travail rentre en ligne de compte dans la sélection des artisans et planteurs, le travail des enfants et toutes les formes d’exploitation sont rédhibitoires, ce qui fait du développement durable une des fins de cet échange alternatif. L’intérêt pour les dimensions non économiques du commerce ne submergent aucunement les obligations de qualité auxquelles les producteurs s’engagent, et les consommateurs peuvent apprécier pleinement le prix de leurs achats solidaires.
Les professionnels évaluent à environ 800 000 producteurs et artisans l’offre de commerce équitable dans le monde, assurant la survie de plus de 5 000 000 de personnes dans les pays pauvres. La progression et l’acceptabilité économique de la filière représentent une victoire essentielle de la solidarité sur la prédation, bataille gagnée dans une guerre outrageusement dominée par les échanges inégaux et léonins.
Le commerce équitable, en prenant le parti transparent de l’injection d’une volonté de soutien aux pays en développement et particulièrement à leurs producteurs redonne la parole aux consommateurs, ultimes décideurs et validation suprême des options d’équité commerciales décidées par les importateurs, centrales d’achats, détaillants spécialisés. Le consommateur éprouve ainsi une consommation citoyenne, acte économique par lequel en plus de préférences matérielles et égoïstes, il prend position dans le débat sur les effets de désagrégation à réparer, générés par le système capitaliste de cannibalisme économique. Il prend position sur les mobilisations collectives contemporaines que sont la préservation de l’environnement, l’éthique des entreprises, les affres de la guerre économique… C’est un consommateur acteur, un consomm’acteur qui se substitue au captif somnambule de marques, parfaite caricature du chaland de spot publicitaire programmé pour assurer la reproduction du plus, du surplus, de l’obésité capitalistique des firmes multinationales.
Les succès enregistrés par cette filière doivent cependant être remis dans leur paramétrage quantitatif, c'est-à-dire un impact systémique en volume infinitésimal pour le moment, et surtout, les risques d’effets pervers voire d’une classique récupération capitaliste, par absorption des contradictions dressées contre la poursuite avide de l’expropriation des masses des fruits de leur travail. En effet rien ne serait pire qu’une segmentation des échanges internationaux renvoyant à la marge, au sein d’une niche éthique pour consommateurs sensibles, un filet ridicule de transactions commerciales, suffisantes à légitimer les discours citoyens des entreprises les plus captatrices. L’idéologie pourrait alors installer ou accompagner une filière-alibi, satisfaisant à la quête de solidarité d’un nombre contrôlé d’acteurs économiques militants, l’essentiel du système de production, de consommation et de distribution demeurant intact, dans ses exclusions, ses marginalisations, ses dépendances engendrées.
Le fait même de l’existence d’une filière de commerce équitable révèle l’acceptation des autres formes de commerce y compris les commerces criminels, injustes, inéquitables et durablement appauvrissants. Si le commerce équitable devait ne pas être à terme le mode dominant des relations commerciales internationales, il conforterait les pratiques de cannibalisme économique, en satisfaisant au luxe éthique de quelques extravagants déconnectés de l’économie standard. L’urgence serait donc redéfinie dans le sens d’une montée collective vers l’équité et l’éthique économiques, vers la traçabilité systémique, poussant les acteurs dominants du commerce dit classique ou traditionnel à adopter les éléments de base de relations commerciales compatibles avec le développement durable et la dignité humaine du plus grand nombre.
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Ze Belinga
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