Crise Ivoirienne : Dimensions françafricaines, néocoloniales et prédations ultralibérales
17/10/2004
Le vocable malencontreux d’ivoirité, qui a fait irruption au centre des énoncés politiques d’une Côte d’Ivoire en plein marasme économique des années 90 post Houphouët Boigny, a servi, trop facilement, de passe-partout, de passeport et même de passe-passe, déformant par réductionnisme la texture de la situation ivoirienne. L’ivoirité, grille de lecture un peu trop commode pour bien des intérêts prédateurs franco-africains historiques, permet, en focalisant les regards sur les apparences, d’occulter les dimensions structurales d’appauvrissements collectifs et de captations des richesses domestiques.
Le jeu visible des acteurs apparents de la crise ivoirienne a bon dos, qui permet de passer sous silence le contexte global dans lequel s’implante progressivement, pour dériver en leitmotiv de confrontations, le concept absorbant de l’ivoirité. Le fait est qu’une Côte d’Ivoire longtemps mirage de développement, vitrine économique de la francophonie, qui a eut le mérite cependant de développer des infrastructures de communication, de santé et d’éducation dans les années 60-80, est passée par les fourches caudines des plans d’ajustements structurels et de la dévaluation du franc CFA.
Or le résultat et seul résultat tangible de cette boucherie humaine érigée en panacée de développement économique, qu’il s’agisse d’Abidjan ou de Douala, de Dakar ou d’Accra, se résume à l’avancée dévastatrice de la misère. Suppressions d’emplois publics et parapublics, répressions salariales pour les bas revenus incapables de se procurer des sources d’existence alternatives, renchérissement du coût de la vie, de l’éducation, des services de santé, explosion du chômage urbain, et toute une famille d’insécurités matérielles teigneuses.
La conséquence de ces rationnements autoritaires frappant les conditions de vie des démunis a été la fragilisation politique des états d’Afrique noire sous ajustement, la putréfaction de l’état et de son rôle, les dérives exclusivement patrimoniales des ouvertures au pluralisme démocratique. De plus, et ceci est crucial dans la structuration sociale des trajectoires et atouts des élites, les privatisations-corruptions ont permis, quasi officiellement de lier des aspirants politiques et classes dirigeantes sans vision, au capital étranger occidental, souvent en provenance des anciennes métropoles, singulièrement les intérêts français et leurs réseaux africains : la françafrique.
Illustration : lorsque, en 1989 le prix du kilo de cacao, premier produit d’exportation du pays, dégringole de 400 FCFA à 250 puis à 200 FCFA en 1990 -soit une division de moitié des revenus des paysans auxquels le kilo est acheté-, plongeant la majorité des Ivoiriens dans la désolation, les hiérarques de la république «fêtent» allègrement leurs « milliards » de fortunes personnelles. Lesquels hiérarques aujourd’hui se réclament d’une légitimité d’autiste à occuper les premiers fauteuils de l’état.
Ces fortunes s’accumulent et se concentrent entre quelques mains, alors que l’écrasante majorité se voit chaque jour rationnée dans ses besoins primaires, ce qui favorise les élans xénophobes et d’exclusion. D’autant plus que des conflits agraires surgissent avec une acuité implacable dans la mesure où la pompe publique aspirante et pourvoyeuse d’emplois ne fonctionne plus. Epuisée par les Bouygues, Bolloré, et toutes les coopérations appauvrissantes qui écument la poule aux œufs d’or depuis avant les indépendances, et avec la bénédiction du premier président ivoirien.
Qu’il soit permis de rappeler que Houphouët Boigny, premier président ivoirien, était un farouche défenseur de l’Afrique française… Toute sa politique économique allait reposer sur une clientèle personnalisée assise sur des firmes françaises notamment, la famille Bouygues réussissant le tour le force d’être à la fois propriétaire de l’électricité -par privatisation de gré à gré, sans appel d’offre international- et de l’eau dans ce pays étranger.
D’ailleurs, il est curieux que la Côte d’Ivoire, à l’instar du Niger, ou de la Haute Volta -actuel Burkina Faso-, ait signé en 1961 un accord de défense avec l’ancienne métropole -traduisez partir pour mieux rester- dont les annexes stipulaient une préemption, un partenariat économique stratégique qui s’est vécu comme un monopole des secteurs économiques clés par les entreprises françaises. Les relations interpersonnelles entre élites africaines cooptées dans les cercles des initiés et oligarques français complétaient et huilaient les rouages de cette architecture captatrice et prédatrice.
Energie, télécommunication, banques, travaux publics, agro-industrie, négoce, eau, transports, les intérêts français sont omniprésents en Côte d’Ivoire au début des années 2000, avec des hommes liges ivoiriens sécurisant les positions prédatrices. Les groupes Colas, Jean Lefebvre, Bouygues, TotalFinaElf, France Télécom, Bolloré, … font des affaires plus que juteuses en terre d’ivoirité.
Et c’est peut-être là où le bât blesse. La régulation houphouëtiste et post-houphouëtiste, basée sur une répartition des rentes entre une clientèle françafricaine triée sur le volet et sur un arrosage ethnique des différents grands groupes du pays, s’est effilochée avec l’assèchement des ressources locales, la répression financière de Bretton woods, et l’agressivité des stratégies prédatrices aiguisées par les concurrences de la mondialisation. Avec l’empêtrement dans la crise économique, et l’hyper accumulation des élites ostentatoires, la demande sociale aigue suggérait la facilité de la solution de l’indexation ethnique, aggravée par les spéculations politiciennes : l’ivoirité avait de beaux jours devant elle.
Le vieil équilibre de prédation en se rompant a laissé des traces jusque dans le microcosme des oligarques, et les places sont devenues chères dans le gotha des monopolistes. Aussi les firmes du pré carré, héritières des positions coloniales et néo-coloniales ne pouvaient elles probablement pas voir d’un bon œil les mises en concurrence ou les renégociations de contrats complètement à l’avantage du capital étranger ex métropolitain. D’où la rébellion ? Cela n’aurait rien d’absurde et ce ne serait que banal dans la longue et tragique histoire des firmes multinationales dans les pays pauvres. C’est une loi d’airain que le capital étranger, néocolonial en particulier, ne s’implante qu’en corrompant ou en contrôlant la politique locale.
Lorsque, pendant la présidence de Henri Konan Bédié [1993-1999] successeur d’Houphouët Boigny des firmes américaines remportent de lucratifs marchés d’exportations de cacao et de café, rentes et réserves de choix des firmes françaises, la françafrique manifeste son mécontentement. Elle l’aurait tant et si bien fait que l’on lui prête d’avoir plus ou moins instrumentalisé le coup d’état contre Bédié, chassé du pouvoir par le général Gueï…
Laurent Gbabgo arrivé au pouvoir en 2000 tente de faire jouer la concurrence sur l’attribution des grands contrats, opaques et passés souvent de gré à gré avec les multinationales françaises. Les firmes chinoises, américaines, canadiennes s’avèrent plus compétitives que les firmes françaises dans les appels d’offres. La construction du troisième pont d’Abidjan va fournir une illustration criarde de cette incapacité des entreprises néocoloniales à suivre la compétition mondiale. Le groupe Bouygues aurait fait, pour ce marché, une offre 3 fois supérieure à celle d’une firme chinoise qui de surcroît proposait d’être payée en nature, en cacao et café*… Des entreprises sud-africaines se payèrent même le luxe de battre le colosse Bouygues dans un appel d’offre pour la construction de l’aéroport de San Pedro. Rien ne garantissait que les contrats en cours, appelés à être renouvelés -électricité pour Bouygues, téléphone pour France Télécom- ne subiraient le même sort.
La découverte d’un important gisement de pétrole pas loin d’Abidjan ne peut pas être neutre non plus. Il n’est pas possible, compte tenu de la géopolitique française, et des stratégies d’équilibre énergétique suivies par ce pays depuis le général De Gaulle, que l’ancienne métropole se désintéresse du pétrole dans l’une quelconque de ses anciennes colonies. Le cas du Congo-Brazzaville l’a démontré sans macules, il n’est quasiment pas envisageable à ce jour d’évincer d’un acte souverain et pacifique les intérêts français d’Afrique francophone. Il serait surprenant qu’il en soit autrement en Côte d’Ivoire, pays qui concentrait encore au début des années 2000, la plupart des investissements directs français en Afrique. Comme la connexion entre le financement, l’appui aux rebellions et insurrections africaines par les pays occidentaux, et les positions géopolitiques et monopolistiques de leurs firmes est confirmée dans les expériences récentes du Biafra, du Rwanda, du Tchad, du Congo, la question se pose normalement pour Côte d’Ivoire.
Loin de dédouaner le jeu des acteurs locaux largement compromis dans la manipulation xénophobe de l’indexation des uns, dans la victimisation stratégique des autres, dans la répartition françafricaine prédatrice des prébendes, la mise en avant des dimensions géopolitiques, néocoloniales et néolibérale -ajustements structurels et paupérisation- ne saurait être évacuée du débat.
Un intérêt par incidence et non des moindres de la situation ivoirienne est de montrer une françafrique mutante, éclatée entre des acteurs français eux-mêmes en compétition, chaque réseau françafricain ayant son champion, selon le spécialiste français de la françafrique François-Xavier Vershave, la chiraquie traditionnelle penchant pour Bédié, les réseaux Bouygues et Sarkozy soutenant Ouattara et la françafrique de gauche se rangeant parmi les pro Gbagbo.
En relevant la dimension économique qui structure les bases des conflits entre groupes sociaux et ethniques, en dévoilant les stratégies des acteurs captateurs françafricains procédant de l’enrichissement personnel et de la défense des chasses gardées coloniales, le concept d’ivoirité peut apparaître redimensionné. Ses racines profondes et les instrumentalisations dont il est l’objet ne pouvant cacher la violence prédatrice d’une vieille coalition de pirates économiques qui lamine avec des filtres différents les anciennes colonies africaines.
*Lire : Côte d’Ivoire : Ce que cache la rébellion. Et si l’ «ivoirité» n’était pas seule en cause ?, Chacha Bakaépou et Kombi Baya, La Voix du peuple, N°001, Août 2004
Se référer aussi à : Politis N°810 ou Côte d’Ivoire : « Les mêmes mécanismes qu’au Rwanda », un entretien avec François-Xavier Verschave, Dante Sanjurjo http://www.politis.fr/article1023.html Jeudi 15 Juillet 2004
Côte-d’Ivoire : La Françafrique, ça suffit !, Jean Nanga, 16 mai 2004, http://www.lcr94.org/rubrique.php3?id_rubrique=40
Akam Akamayong
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