Faims du Monde !
12/11/2004
La publication du rapport du Conseil économique et social de l’Onu consacré au droit à l’alimentation a donné au spécialiste des questions de développement Jean Ziegler, l’opportunité de livrer une étude et une analyse rigoureuses mais glaciales sur l’hécatombe caractéristique de l’alimentation dans le monde. La production aurait beau abonder que la faim et la malnutrition n’en domineraient pas moins l’horizon existentiel de ceux qui ne comptent pas. Les firmes transnationales, insatiables, la bride lâchée par le démantèlement des systèmes d’appuis étatiques à l’agriculture des pays en développement, se découvrent un festin orgiaque sur l’autel des millions d’affamés. Qu’importe, d’où viendrait-il que la griserie de la force des puissants en arrive à s’épuiser, n’ont-ils pas faim eux aussi ?
Selon les données compulsées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la lutte contre la faim dans le monde en est au point mort ou presque. Entre 1998 et 2000, environ 840 millions de personnes souffrent de malnutrition. Toutes les sept secondes sur la surface de la terre, un enfant de moins de 10 ans meurt directement ou indirectement de la faim. Plus de 2 milliards de personnes souffrent de carences en éléments nutritionnels, proies faciles des retards ce croissance physique et mentale, difformités, cécités, alourdissant le fardeau d’une vie pénible, morbide. La faim se transmet d’une génération sur l’autre, telles mères sous-alimentées, tels enfants frappés par des carences invalidantes, le résultat collectif d’une atrophie sociale n’étant que fort logique dès lors. Pourtant confirme la FAO, la production mondiale de vivres suffit quantitativement à nourrir tous les habitants de la planète.
Il n’y a rien de fortuit encore moins de magique à cette mort lente de pans entiers de l’humanité, agonisant entre rationnements et privations sévères. L’alimentation mondiale a été capturée par la régulation capitaliste globale, confiée aux institutions fétiches du libéralisme apparent, FMI -de sinistre réputation-, Banque mondiale et OMC. Missionnées par les pays occidentaux et copulant avec les intérêts des firmes et capitaux transnationaux, ces croisés du règne des puissants ont démoli les structures étatiques d’appuis agricoles sur lesquelles reposaient l’alimentation des pays en développement jusque dans les années 80. Contre la promesse-carotte de plus d’efficacité, de baisse des prix aux consommateurs, et de croissance économique, et l’arme du chantage-bâton à l’aide internationale aidant, les états ont été jetés dans la jungle des marchés déprotégés. La réaction des experts et oligarques des pays pauvres n’a, dans l‘ensemble, fait que conforter le consensus des grands charognards, par couardise, cupidité [corruption] et manque d’imagination politique. Le hic étant que ce qui était valable pour les pauvres ne l’était pas pour les pays riches. Les premiers renonçaient à leur souveraineté alimentaire en déprotégeant l’accès à leurs marchés, les seconds barricadant leurs marchés par des droits de douanes et tous obstacles non tarifaires admirablement prohibitifs. Les subventions agricoles représentant l’élément central de cette main basse à visage découvert sur les marchés agricoles mondiaux.
Les experts établissent aujourd’hui que les subventions agricoles des pays de l’OCDE se montent à 311 milliards de dollars, soit 850 millions par jour, et qu’elles génèrent des pertes colossales, en revenus agricoles et agro-industriels de 24 milliards de dollars l’an, pour les pays pauvres. Union européenne, Etats-Unis, Japon et Asie développée concentrent l’essentiel de ces subventions prédatrices. Le profil macabre de la division internationale du travail agricole apparue sous le joug ultralibéral, dessine désormais des pays occidentaux qui produisent et vendent des denrées alimentaires et de la viande, à des pays pauvres qui exportent des cultures non consommables directement (café, cacao, coton,…). Et comme la facture des importations alimentaires des PMA [Pays les Moins Avancés] augmente depuis trente ans plus vite que leurs exportations, il est trivial que les plus démunis s’enfoncent dans l’impossibilité de s’alimenter.
Le schéma simple de ces pillages alimentaires occidentaux, perpétrés par les firmes multinationales en collusion avec les états et organisations économiques internationales, a été observé à maintes reprises, notamment en Zambie et au Mexique suivant une régularité d’équerre égyptienne. Sous la pression teigneuse du FMI, la Zambie avait cédé à la libéralisation de son agriculture, c'est-à-dire baissé ses droits de douanes à l’importation, limité ses subventions soutenant les producteurs locaux, abdiqué ses dispositifs d’appuis à la commercialisation et à la vulgarisation de la culture du maïs. Contrairement aux prédictions volontairement fallacieuses des néolibéraux, les revenus des paysans affrontant la concurrence des importations subventionnées ont chuté. Les difficultés du secteur privé embryonnaire à assurer une distribution des produits sur les marchés de proximité a aggravé le rétrécissement des débouchés agricoles, et exacerbé l’appauvrissement des planteurs. Alors que les prix achetés aux producteurs de maïs s’effondraient du fait de la concurrence extérieure déloyale, ceux aux consommateurs explosaient avec les marges des intermédiaires… Un classique de l’ultralibéralisme. Au total, la libéralisation des échanges, ruineuse pour les petits producteurs de maïs, a supprimé 700 000 à 800 000 revenus locaux. La même dérive a été constatée au Mexique. Et quid des producteurs exit ?
La contradiction entre libéralisation et hausse des prix aux consommateurs s’écarte des niaises leçons d’économie scolaire et désincarnée. Elle trouve pourtant une explication patente dans le fait que les monopoles publics ont été à dessein substitués à des monopoles privés, souvent étrangers, qui écument sans vergogne des pays à l’endroit desquels aucun lien national affectif ni même d’empathie culturelle ne vient réfréner l’appétit économique immodéré. En rajoutant la prégnance de préjugés racistes et de sentiments de supériorité, les marges commerciales abusives prennent une connotation coloniale si ce n’est proprement seigneuriale.
La répression alimentaire est donc le fruit mûr du volontarisme de la régulation globale des puissants, et de la décapitation des marchés des plus faibles, dans un rapport de force plus ou moins équilibré mais dynamique entre les pôles principaux de l’économie mondiale.
Les sociétés transnationales, par le truchement des simulacres de privatisations, ont pu accentuer comme jamais leur mainmise sur des ressources aussi vitales que l’eau et l’alimentation, les pays comme le Nigeria, le Sénégal, la Hongrie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire, l’Argentine sont déjà aspirés dans cette matrice de la dépossession planétaire.
Les 200 premières firmes multinationales contrôlent le quart des ressources productives de la planète, pendant que 10 sociétés dont Aventis, Monsanto, Pioneer et Syngenta détiennent le tiers du marché global des semences, 80% de celui des pesticides. Monsanto s’adjuge 91% du marché mondial des OGM, 100% dans un pays comme l’Afrique du Sud, où il a en sus la haute main sur le marché du maïs hybride à hauteur 60%, et sur le marché du blé avec 90% de part de marché. La chaîne alimentaire des pays du Sud est dominée outrageusement par ces firmes multinationales aidées par leurs pays d’origine, de la production à la distribution en passant par la vente, la transformation, la commercialisation. Le choix du consommateur, en théorie libre est contraint au final à quelques acteurs archi dominants, et à leurs pratiques iniques. Ces sociétés transnationales aspirent à éterniser leurs rentes en manipulant les technologies géniques appliquées à l’agriculture, l’invention de semences non réutilisables et le brevetage d’espèces modifiées traduit ces desseins apocalyptiques. Privatiser, accaparer et exproprier y compris dans le domaine du vivant, sont les traits angulaires de la croisade post-moderne des seigneurs du monde ! Les instances ultra-libérales internationales s’apprêtent à donner un quitus à ces rapts d’une dimension spatio-temporelle inédite, fabricant en lieu et place d’habitants ordinaires du globe terrestre, des locataires précaires des interminables domaines privés des féodaux agréés du néolibéralisme carcéral.
L’alimentation dans le monde est bien ce royaume des horribles frayeurs où tous ont faim, les puissants des faibles, et les faibles de vivre, entre les deux le régulateur s’étant attablé aux côtés des mieux disants. Pourtant les râles plaintifs des souffreteux ne pourront échouer à cracher les germes insoupçonnables et fulgurants de l’à-venir imprédictible.
Lire
Droit à l‘alimentation, Jean Ziegler, Conseil économique et social, Commission des droits de l’Homme, Février 2004.
Jean Ziegler, Le droit à l’alimentation, Éd. Mille et une nuits, Librairie Arthème Fayard, 2003
FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, quatrième édition, 2002
Pierre Prêche
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