La Chine, le Pétrole et l’Afrique. Partie I. par Chung-lian Jiang [www.geopolitis.net, 28.11.04]
25/07/2005
Depuis 1995, le gouvernement de Pékin mène une politique énergétique internationale globale afin de minimiser sa dépendance excessive vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient. La Chine reconnaît elle-même la faiblesse de son influence dans cette région, sa position étant d’autant plus précaire que la situation au Moyen-Orient est instable et donc contraignante. Le pouvoir de contrôle de l’État chinois sur son ravitaillement en pétrole dans cette zone demeure donc faible. Le pays en a tiré des conséquences qui se traduisent par un léger retrait, proportionnellement parlant, de la région. Ainsi, si en 1996 le pétrole brut en provenance du Moyen-Orient représentait 53 % du total des importations, ce taux est tombé à 46,2 % en 1999.
Cela dit, il semble qu’il sera impossible de descendre en dessous d’un certain seuil d’approvisionnement pour cette région du monde : dans les années 1990, la Chine n’avait réussi à ramener son taux qu’à 40 %, ce qui était déjà un niveau très bas.
La diversification des sources d’approvisionnement à l’étranger est donc impérative.
Au delà des facteurs d’ordre politique, ressortent également des contraintes techniques. En effet, une partie du pétrole en provenance du Moyen-Orient est lourdement chargé en sulfures, ce qui exige certaines installations de raffinage dont la Chine ne peut indéfiniment augmenter la capacité, à moins d’investir massivement dans le renouvellement de ses raffineries. Le potentiel maximum de traitement journalier actuel du pays est de 4,35 millions de barils de pétrole brut à sulfure bas, 160 000 barils à sulfure moyen et 240 000 barils à sulfure élevé. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La Chine doit donc tenter de diversifier ses importations vers la Russie et les pays d’Asie centrale.
En même temps, elle continue à rechercher d’autres sources stables et essaye même d’acquérir des gisements en investissant directement. Et l’Afrique est une de ses cibles privilégiées.
La production africaine de pétrole brut représente 10 % de la production mondiale. Et parmi les onze États membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), on recense trois pays africains : l’Algérie, la Libye et le Nigeria. Jusqu’en 1992, l’Angola était l’unique fournisseur africain d’hydrocarbures de la Chine, mais dans des proportions modérées. La plupart du pétrole brut provenait du Moyen-Orient, d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est. À partir de l’année suivante, la Chine a commencé à réajuster sa politique d’approvisionnement : la quantité de pétrole en provenance d’Angola a augmenté de façon importante, passant à 24 480 b/j et plaçant l’Angola au 4e rang des pays fournisseurs d’hydrocarbures de la Chine, laquelle avait également commencé à se tourner vers d’autres pays africains. Cela dit, le Moyen-Orient conservait sa place privilégiée.
Afrique : la terre promise
Dans l'après guerre froide, la question du pétrole devient un vecteur important de la politique étrangère de la Chine vis-à-vis de l’Afrique. Pourquoi le pays vise-t-il l’Afrique pour se procurer ses ressources en hydrocarbures ? Il faut tout d’abord savoir que l’industrie et le marché pétroliers sont étroitement contrôlés par une poignée de sociétés occidentales appelées jadis les « sept sœurs », sous l’égide de leurs pays d’origine. Le caractère spécifiquement « hors système » de l’Afrique dans l’après-guerre froide permet à la Chine une excellente percée dans sa quête de pétrole, même si elle y est late comer (venue tard).
Son objectif est de diversifier ses sources énergétiques afin d’éviter de « mettre tous ses œufs dans un même panier ». Ce qui importe le plus pour la Chine, ce sont les opportunités d’investissements directs. Celles-ci peuvent être considérées sous deux angles : il s’agit soit de réaliser des projets de prospection par le biais de joint-venture, soit d’acquérir des gisements pour diminuer la dépendance vis-à-vis du marché.
Ainsi, en 1997, la China National Petroleum Corporation (CNPC), firme pétrolière numéro une en Chine, s’est associée avec l’entreprise malaisienne Petronas et avec l’entreprise canadienne Talisman pour passer un accord avec la Sudapet, entreprise d’État pétrolière représentant le gouvernement soudanais, en vue de procéder ensemble à la prospection, l’exploitation et la mise en place d’oléoducs sur le site du bassin de Muglad situé au sud du Soudan. Le projet Muglad montre à la fois l’importance de l’Afrique pour la Chine en ce qui concerne l’approvisionnement pétrolier, et les efforts menés par la Chine à cet égard. Ce projet a nécessité un investissement global d’un milliard de dollars. C’est le premier et le plus grand projet de ce type mené par une entreprise d’État chinoise sur le continent africain. Il se juxtapose à un autre projet sans précédent appelé « développement d’envergure des gisements » et concernant le Kazakhstan, le Venezuela et l’Irak. Le montant de l’investissement prévu pour ce dernier projet s’élève à 5,6 milliards de dollars.
Le montant total de l’investissement chinois dans le projet Muglad au Soudan demeure par contre une énigme. Selon Philip Andrews-Speed, les Chinois auraient participé à hauteur de 700 millions de dollars. Pour Gérard Prunier, spécialiste de l’Éthiopie et directeur de recherche au CNRS français, la quote-part chinoise au projet s’élèverait à 40 %, et celles de la Petronas, de la Talisman et de la Sudapet respectivement à 30 %, 25 % et 5 %. Le taux de participation canadienne de 25 % est confirmé par le New York Times. Nous estimons donc que l’investissement chinois se situe dans une fourchette allant de 400 à 700 millions de dollars. Malheureusement, une partie de l’investissement chinois se présente en nature, comme le dénonce Gérard Prunier, sous la forme d’une main-d’œuvre gratuite, celles de ses prisonniers expatriés pour acquitter des travaux forcés.
Les puits numéros 1, 2 et 4 du Muglad ont été programmés pour produire chacun 2,4 millions de tonnes de pétrole brut à partir de l’an 2000 , soit une production totale de 144 000 b/j. D’après sa quote-part dans la joint-venture, la Chine devrait en obtenir une quantité journalière de 60 000 barils, soit 5 % du volume total de ses importations pour cette année-là. Ce taux d’occupation ne semble pas énorme à première vue, mais le calcul fait à partir des statistiques fournies par les sources officielles chinoises révèle des chiffres plutôt significatifs : en 2000, la Chine a obtenu un total de 6 millions de tonnes de brut provenant de tous ses puits à l’étranger, soit un volume de 120 000 b/j. Nous découvrons alors que les 60 000 b/j en provenance du Soudan représentent déjà la moitié de la production des puits acquis par la Chine à l’étranger …
Le gouvernement chinois prévoit de doubler, voire tripler, la capacité de tous ces puits soudanais d’ici 2005. Par ailleurs, d’après des sources américaines, le rendement de ces puits serait bien plus prometteur que ce que le gouvernement chinois aurait révélé. Ainsi, le gisement soudanais numéro 6, opéré par la Zhongyuan Petroleum Corporation, filiale de la China Petrochemical Corporation (SINOPEC), seconde firme pétrolière de la Chine, a rapporté à lui seul 200 000 b/j en 2000, soit, d’après nos calculs, 10 millions de tonnes de bruts par an. Quoi qu’il en soit, cela signifie que les investissements chinois au Soudan joueront à l’avenir un rôle crucial, quelle que soit l’estimation des diverses sources d’information. C’est une très bonne opération en termes de coûts et de rendement, comparé à d’autres projets menés par la Chine dans le monde entier. Le projet s’avèrera sans conteste de plus en plus productif au fur et à mesure de son développement.
Les autres sources d’approvisionnement africaines, l’Angola, l’Égypte, le Nigeria ou encore le Congo-Brazzaville, ne sont pas à négliger non plus. Et cette année, le Gabon s’ajoute à la liste des fournisseurs.
Ce dernier ralliement est le fruit de la patience. La Chine n’était jamais arrivée à accéder aux ressources pétrolières gabonaises, malgré l’amitié exceptionnelle entre les deux pays et le potentiel productif de ce pays d’Afrique. Le président gabonais, Omar Bongo, est, rappelons-le, le chef d’État africain le plus souvent invité à Pékin, au même titre que son homologue congolais, le président Denis Sassou N’Guesso. Or, la Chine a commencé relativement tôt à s’approvisionner en pétrole brut congolais, même si les quantités achetées demeurent peu importantes à ce jour. Du brut gabonais va enfin commencer à être livré en Chine en 2004, grâce à la visite à Libreville du président chinois Hu Jintao en début d’année et à un accord économique bilatéral conclu durant cette visite. Cet approvisionnement arrive juste au moment où la production pétrolière gabonaise commence à rencontrer des difficultés de production.
D’après les sources chinoises, la Chine a acheté aux pays africains 7,25 millions de tonnes de brut (équivalant à 145 000 b/j) en 1999, soit une augmentation de 205 % par rapport à 1998. Toujours dans la même année, le pétrole brut africain représentait 37 % du chiffre d’affaires du commerce bilatéral total, c’est-à-dire de 6,4 milliards de dollars. En 2000, les importations chinoises en hydrocarbures africains ont doublé, atteignant 17 millions de tonnes, soit l’équivalent de 340 000 b/j. La moitié de ce volume provenait d’Angola, suite à la découverte de gisements off-shore au Cabinda. Par ailleurs, le montant des achats chinois d’hydrocarbures auprès de l’Égypte était multiplié par trois en l’espace d’une année, passant de 34 millions de dollars en 1999 à 102 millions en 2000 .
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