Le Malentendu Colonial de Jean-Marie Teno : En quête de traces sur le colonialisme allemand en Afrique
28/09/2005
"Lorsque les premiers missionnaires sont arrivés en Afrique, ils avaient la Bible et nous la terre. Ils nous ont demandé de prier. Alors nous avons fermé les yeux pour prier. Quand nous les avons rouverts, la situation s’était inversée. Nous avions la Bible et eux la terre." disait Jomo Kenyatta premier président du Kenya indépendant. Cette réflexion semble avoir servi de fil conducteur au réalisateur camerounais Jean-Marie Teno qui aborde un pan de l’histoire coloniale européenne en Afrique, le colonialisme allemand, limité en possessions mais très instructif sur les rapports entre les acteurs des missions civilisatrices. Il apporte également un éclairage sur les spécificités coloniales et leurs incidences contemporaines, colonies de peuplement, d’exploitation, apartheid, …
Les colonialismes français et britanniques en Afrique ont fait l’objet, et à juste titre d’un traitement historien qui commence à peine à émerger des amnésies organisées. C’est certainement un travail qui devra continuer, s’améliorer et s’affranchir des tutelles restauratrices qui résistent à l’acceptation d’un monde où le dominé d’hier affirme son humanité, sa totalité existentielle au même titre que l’ancienne métropole.
Il serait dommage et probablement dangereux que se construise, dans les consciences collectives, au sein d’une amnésie contestée, un autre oubli crucial portant sur le colonialisme allemand en Afrique, Afrique de l’Est au Tanganyika, en Afrique centrale et de l’ouest, au Cameroun et au Togo, en Afrique australe en Namibie.
L’humanité ne survivrait pas à l’histoire du premier génocide du 20ème siècle, celui des herero qui a en tous points préformé le nazisme, lui fournissant un premier terrain d’expérimentation en Afrique où les camps de concentration contemporains associés au travail servile sont « inventés », où les théories du développement séparé sont éprouvées avec le recours d’une science partisane.
Jean-Marie Teno trouve donc d’emblée un angle de vue, le fait colonial allemand qui mérite largement d’être labouré, compris, décodé, questionné, déterré, afin d’extirper le passé, l’inconscient présent de l’idéologie coloniale. A juste titre, ce camerounais qui navigue entre fiction et documentaire rappelle que c’est l’Allemagne de Bismark qui va organiser l’équarrissage de l’Afrique lors de la très fameuse conférence de Berlin de 1884-1885, avec les calamiteuses conséquences de l’enfermement en micro-états que l’on sait.
«Allez dans le monde entier, proclamez l’évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné». Ces préceptes vont jeter des missionnaires plus ou moins de bonne foi, convaincus de leur élection à une charge planétaire, à l’assaut du monde, de l’Afrique. Et l’alliance du missionnaire et de l’administrateur colonial, de la croix et de la baïonnette déjà usitée lors des prédations négrières, sera réactualisée, réactivée. Teno donne donc la parole aux descendants, fils spirituels des missionnaires, interroge les archives en Allemagne, en Afrique, les musées, les lieux de mémoires trop peu nombreux, tombés dans l’oubli, cachés dans les broussailles des dénis que le grand Homme moderne ne saurait regarder.
Le documentaire fait pour une fois une place importante aux historiens et spécialistes africains de la période coloniale et des missions chrétiennes, les Paulin Oloukpona-Yinnon, Prince Kum’a Ndoumbe III, Fabien Kangué Ewané, Isaac Kamta. L’évêque évangélique namibien, Dr. Zephania Kameeta, ancien de la lutte anti-apartheid, fait un témoignage brillant à la fois sur les tentatives africaines de subvertir le colonialisme religieux, et sur la position actuelle de l’avant-garde des élites du continent sur les crimes coloniaux : reconnaissance du bourreau et réparations.
Si on peut penser que le réalisateur aurait gagné à insister davantage sur la forme, sur des témoignages extérieurs aux missions évangéliques, et approfondir ou ouvrir son travail à une perspective comparative entre colonialismes, entre différentes acceptions confessionnelles du fait colonial, le résultat garde force informative et valeur de témoignage pertinente.
Le Malentendu colonial de Jean-Marie Teno, ce documentaire d’une grande sobriété, avec une voix qui guide le spectateur le long de son périple à travers mes méandres des asservissements, est le dernier né d’une série de documentaires et de fiction commencée en 1983. Parmi les œuvres de Teno, entre engagement, quête de connaissance, de reconnaissance et volonté de réconciliation, on citera les documentaires « Chef » [1999, 61 mn] sorti en salle en 2000, «Afrique je te plumerai» [1992, 88 mn], diffusé par la chaîne allemande ZDF en 1992 et sorti en salles en 2002.
Z.B.
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