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Racaille, Nettoyer, Pacifier : Le jargon des tortionnaires aux origines de la terminologie politique française 
17/12/2005

« Alors au fond on nettoie le pays de toute la racaille… » écrivait un soldat français en service en Algérie en 1958 à propos des exécutions et tortures de résistants. Aujourd’hui les mêmes mots désignent les descendants de ces Algériens et Africains subsahariens jadis suppliciés. Un hasard ?  

L’intrusion brutale d’une terminologie politique spécialisée qualifiant de façon distinctive les jeunes arabes et noirs des banlieues françaises depuis l’arrivée au ministère de l’intérieur de M. Nicolas Paul Stéphane Särkozy de Nagy-Bosca a surpris bien des observateurs politiques. Prenant à revers tous ceux qui, par un tant soit peu d’intelligence et de responsabilité républicaine, avaient pris acte du mur de discriminations sur lequel germait depuis des décennies un malaise grandissant des jeunes Non-Blancs et en avaient conçu une attitude malheureusement trop velléitaire et pusillanime, le président du parti de la majorité présidentielle a entraîné toute la classe politique dans une surenchère verbale d’une rare violence à l’encontre des Noirs et Arabes de France. 

De rodomontades en effets d’annonce, face à une évidente complicité médiatique dont une bonne partie des membres pourrait émarger au registre des défraiements de communication d’un présidentiable déclaré, le ministre de l’intérieur, français d’origine hongroise, n’a fait aucune économie de termes d’indexation, d’identification négative des descendants directs ou indirects des colonies : Racaille, voyous, caïds, nettoyer au kärcher…, tels sont les désignations qui sont passées dans le lexique politique en quelques mois, renforçant le poids des relégations, les humiliations matérielles, la rupture chronique d’ascenseur social par une nouvelle brutalité symbolique.

 

Outre que de telles stratégies langagières à terme ne se justifient que de l’impasse électoraliste, elles feignent de répondre aux pressantes inquiétudes d’une situation économique morose et à la vacuité d’horizons politiques par l’invention devenue classique en France de l’ennemi imaginaire ou fantasmatique de l’immigration. Le fait est que, malgré l’antériorité nationale française des Antilles sur bien des régions comme la Corse, malgré l’existence d’au moins une génération de Français qui ne connaissent que la France comme pays, référence nationale, de langue et de culture, la perception politique d’élite reste rétrograde. Les Noirs et les Arabes sont congénitalement des colonisés, étrangers, subalternes.

 

Les termes utilisés dès lors pour désigner ces autres français, régulièrement appelés africains pour les Noirs par la presse lors des manifestations collectives, renvoient explicitement à l’univers de la torture dans les colonies, à celui de la mise au pas des peuplades à civiliser au-delà des mers. En effet des mots comme nettoyer ou racailles ont eu un énorme succès parmi les militaires et tortionnaires français d’Outre-Mer où ils étaient d’usage courant. Quand à pacification, ce mot a été le mieux consacré pour habiller la mise au pas des oppressés et les massacres coloniaux conçus par la métropole pour maintenir ses positions. Il s’appliquait tous azimuts aux villages suppliciés, aux bras coupés, aux égorgés, pendus, à ces régions convoitées par la métropole finalement rasées au napalm…

 

Ainsi donc des termes qui pourraient paraître spontanés, simplement injurieux, maladroits, indélicats, sont en fait des expressions et idiomes utilisés de façon subliminale pour capturer dans l’inconscient collectif, la copie des images stockées relatives à la nostalgie de l’impérialisme français. Martelé en peu de temps à haute dose dans les médias à grand tirage, ces mots-clés rouvrent par effraction la porte de sécurité des conventions, de la socialisation, du surmoi contrôlant tout ce que la légalité internationale refoule dans la psyché d’un peuple, d’une classe politique descendant d’esclavagistes, de colonialistes et de colons. La classe politique française réveille ainsi des peurs, des sentiments vils de domination, de hiérarchie raciale et de prétention à civiliser.  Elle s’aliène dès lors, jouant des effets de la psychose collective importés en permanence de la situation internationale de conflit israélo-palestinien, de la diffusion en boucle d’images sur l’immigration clandestine donnant une impression d’envahissement, et des désaffiliations, exclusions générées par le productivisme et sa composante de chômage, la possibilité de fabriquer un espace commun. La doxa du choc des civilisations aidant, les solidarités clandestines à la colonisation de l’Irak par les USA également asseyent les sentiments, représentations incompatibles avec une vie républicaine dans un contexte multiethnique.

 

L’historien Pierre Vidal-Naquet* cité par Jacques Morel [Calendrier des crimes de la France outre-mer, L’esprit frappeur, 2001] rapporte la lettre d’un jeune soldat trop scrupuleux, poussé à la torture en Algérie. Cette lettre publiée en 1958 par les prêtres-ouvriers de la mission de France fait apparaître les termes aujourd’hui chers à la majorité gouvernementale française et à une partie significative de la classe politique.

 

« On demandait des volontaires pour descendre des gars qu’on avait torturé (Comme çà il ne restait pas de trace et on ne risquait pas d’histoire) Moi je n’aimais pas ça. C’est vrai vous savez : descendre un gars à 100 mètres dans le combat, ça ne me faisait rien, parce que le gars étant loin, on ne le voit pas trop. Il est armé et il peut se défendre ou se barrer au besoin. Mais descendre un gars comme ça sans défense…non ! »

L’apprenti bourreau se faisait remarquer par son capitaine car il n’était jamais volontaire pour achever les torturés, on lui accola le surnom de « p’tite fille » et il fut rapidement désigné pour une exécution sommaire, il raconte :

« Alors quelques jours après on avait huit prisonniers qu’on a torturé à descendre. On m’a appelé et devant les copains on m’a dit : « A toi, la p’tite fille ! Vas-y ! » Je me suis approché du gars : il me regardait. Je vois encore ses yeux qui me regardaient… ça me dégoûtait… J’ai tiré… Les copains ont descendu les autres. Après, ça me faisait moins drôle… Ce n’est peut-être pas du boulot  très propre ; mais au fond, tous ces gars-là, ce sont des criminels quand on y réfléchit. Si on les relâche, ils recommencent ; ils tuent les vieillards, les femmes, les enfants. On ne peut quand même pas les laisser faire cela… Alors au fond on nettoie le pays de toute la racaille… » [mis en gras par nous]. La société Kärcher n’était pas encore installée en France…

 

Cette lettre d’un soldat et tortionnaire de la guerre d’Algérie montre à l’évidence la source coloniale du lexique spécialisé du ministre de l’intérieur français. Elle indique d’une part que consciemment ou non, les jeunes noirs et arabes, indépendamment de leur nationalité et de leur lieu de naissance sont d’abord traités en relation avec l’histoire coloniale.

Il apparaît aussi que si la mobilisation d’un jargon propre à des criminels génocidaires ne suscite que de cosmétiques escarmouches verbales, c’est que le mal est plus profond dans la mesure où la colonisation est une composante entière de l’identité de supériorité des peuples européens, de leurs élites au moins. Les termes de couvre-feu, de pacification, de rôle positif de la présence française, abondants dans la vie politique hexagonale en 2005 traduisent assez fidèlement cet ensauvagement du colonisateur, et son incapacité à soutenir une acception pratique de la citoyenneté au pluriel.

 

 

*Cf. : Pierre Vidal-Naquet, La Torture dans la République, Paris, 1972, Maspero, PP. 137-138

Pierre Prêche

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